Agaton [122], X
toute sa vertu, de l'inlluence quelle a sur la morale ». La foi ne se justifie donc que dans la mesure où elle explique la morale, la précise et la perfectionne, c'est-à-dire dans la mesure où elle se conforme à la nature et s'accorde avec elle, puisque « morale », « raison » et <( religion naturelle » ne font qu'un '.
Nous atteignons ici l'idée essentielle que la philosophie du xviii« siècle a introduite dans la religion, idée qui pourrait paraître d'abord la négation même de l'idée chrétienne, mais qui pourtant a su déjà s'associer et presque se réconcilier avec elle, au moment où Rousseau s'en empare, pour essayer de l'incorporer définitivement au christianisme '.c'est Tidée de « nature ».
Le mot est de ceux qu'on retrouve à satiété chez les hommes du xviii" siècle : il deviendra de plus en plus populaire, à mesure que le siècle s'avancera; mais je ne vois personne, même parmi les philosophes, qui se soit soucié d'en inventorier exactement le contenu; et nous verrons que, chez Rousseau, il ne se sera pas encore précisé : il gardera chez lui tous les sens divers, parfois contradictoires, qu'il avait acquis jusque-là. Pour tous les libertins français, de Rabelais à Molière, le mot de nature semble désignerie^roupement des forces saines et vitales, qui, dans l'àme comme dans le corps de l'homme, s'opposent à la souffrance, au sacrifice, à toutes les restrictions d'une activité qui ne peut être que bonne. Il contient donc implicitement une protestation contre l'ascétisme, et même, en dépit de dénégations plus ou moins sincères,
1. Le spectateur [199], V, 33-37. Cf. une plus longue citation de cet important discours dans mon édition de la Profession [47], 535-536, Au reste, on pourrait multiplier les textes pour caractériser cette conception nouvelle de « la véritable religion .., ([ui consiste, non pas à croire tel ou tel dogme, mais « à Caire ce qui est juste et convenable dans la nature des choses » (Chubb, Supplément à la question préliminaire touchant la religion [229], 162-103). 11 me semble que celui du Spectateur peut dispenser des autres.
contre le christianisme'. Les prédicateurs et moralistes chrétiens ont. du reste, contribué à fixer ce sens du mot, en présentant toujours la nature comme une terre viciée, qui ne peut produire d'elle-même que le péché. Si des philosophes et des -critiques, Descartes et Boileau, par exemple, se bornent souvent à considérer la nature comme la raison vivante, et se servent des deux mots comme de synonymes^, si cet emploi se i)rolongera au xviu" siècle chez presque tous les théoriciens du « droit naturel », un Pufendorf, un Barbeyrac, un Cumberland, un Burlamaqui, on peut dire que le sens « libertin » reste le plus familier aux honnêtes gens. Cependant, à mesure que la mode et la curiosité conduisent plus d'esprits vers les sciences dites « de la nature », l'idée de nature s'associe davantage à l'idée d'univers, et participe à la représentation qu'on s'en fait. Les lecteurs de Montaigne étaient déjà pi'éparés à confondre ces deux idées : et plus d'un libertin, au XVII'' siècle, en se réclamant de la nature, en assurant
Qu'elle seule, dans son grand livre, Nous enseigne comme il faut vivre,
entendait bien chercher la loi de la vie humaine à travers la grande loi cosmique^. Mais au sage, qui vient lui demander une règle, l'univers créé par un Dieu bienveillant et gouverné par « le père commun des hommes » ne donnera pas la même réponse qu'un monde de hasard, (c oîi rien n'est lié que par une force aveugle », et qui garde devant son contemplateur « un silence éternel * ». La nature qu'invoqueront Diderot et D'Holbach, nous le verrons, ne sera pas celle de Rousseau ^ Quand Jean-
1. Cf. quelques citations pertinentes dans l'étude de Brunetière sur La philosophie de Molière (Éludes criliques, IV' série. 2° édit., Paris, Hachette, 1894, in-16, p. 183-19o et 222-230).
2. Les textes abondent dans l'Art poétique. Cf., sur tout ce sujet, l'Essai sur l'esthétique de Descaries, d'É. Kranlz, Paris, Germ er-Baillière, 1882, in-8, passim, et notamment p. 93-109.
3. Cf.,les textes de Saint-Pavin et autres, que j'ai cités [il], 395-397.