Cf. Essais
4. Ce chapitre était déjà écrit, quand a paru le remarquable livre de M. Chinard sur l'Amérique et le rêve exotique au XVII'^ et au XVIII'^ siècle [631]. On y trouvera de nouveaux textes, principalement des textes de jésuites missionnaires, pour illustrer les idées que je présente ici
coeurs et soulève les imaginations. Dès la fin du xviif^ siècle, le P. Du Tertre présente ses sauvages des Antilles avec un attendrissement admiratif. qui allait devenir contagieux : « Ils sont, dit-il, les plus contents, les plus heureux, les moins vicieux, les plus sociables, les moins contrefaits, les moins tourmentés de maladies de toutes les nations du monde, car ils sont tels que la nature les a produits, c'està-dire dans une grande simplicité et naïveté naturelle ' ». C'est le même appel à la nature que font entendre les llurons du baron de La Hontan ou les Iroquois du P. Buffier : ils n'ont ni sciences, ni arts, ni vêtements, mais ils possèdent la véritable sagesse; ils ont le corps nu, mais l'âme tranquille; ils connaissent la liberté de la nature, son innocence et son égalité; sur la terre, qui n'est à personne, mais qui leur appartient tout entière à tous, ils goûtent « un bonheur plus pur et plus véritable que tout l'agrément de Paris ^ ».
Derrière ces panégyriques du « sauvage », ce qui se cache à peine, c'est donc l'exaltation de la nature, la croyance en sa bonté foncière; et sur cette croyance se fait peu à peu la presque unanimité des esprits. Ce Gresset lui-même, que nous avons vu faire le sceptique devant le beau rêve de l'âge d'or, écrit toute une pièce pour protester contre la perversion factice que la société impose à l'homme, pour mettre dans toute sa « clarté » ce principe évident,
Que l'homme n'est point fait pour la méchanceté,
sommairement : cf., en particulier, p. 315-326, les considérations du P. Lafltau dans ses Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps.
1. Histoire générale des Antilles, VU, 1 [161], II, 355-358. Je cite ce texte d'autant plus volontiers que Bernardin de Saint-Pierre l'a cité, lui aussi, pour en montrer le rousseauisme inconscient : « Je terminerai, dit-il,... par un trait qu'on n'eût pas laissé passer impunément à J. J. Ilousseau, et qui est tiré mot à mot de l'ouvrage d'un dominicain » (Études de la nature [418], I, 578).
2. Dialogues de M. de la Ilontan [ISi], 33, 37, 41, 61, etc.; Buffier, Examen des préjugés vulgaires [211], 125-129.
que la « candeur », la « bonté ». la « tendre humanité » nous sont instinctives, et que nous ne pouvons les voir ou les faire voir, sans qu'aussitôt
Tous les cœurs soient remplis d'une volupté pure, Car c'est là qu'on entend le cri de la nature.
La protestation de Gresset, qui, d'ailleurs, ne passa pas inaperçue de Rousseau ', n'est pas une protestation isolée. Sept ans avant l'Emile, quand Morelly rédigeait son Code de la nature, il s'inscrivait en faux, dès les premières pages, contre le principe traditionnellement admis des moralistes et des législateurs, que « riiomme naît vicieux et méchant » ; il le montrait, c au sortir des mains de la nature », n'ayant que de « doux penchants » et des « inclinations paisibles », marchant vers le bonheur selon « les indications promptes et sûres » de cette mère infaillible -. L'année suivante, un « philosophe », qui déclare parler au nom de la « vraie philosophie », s'indigne dans le Journal encyclopédique, avec une véhémence à la Jean-Jacques, contre les rhéteurs attardés qui insinuent encore que « les hommes sont nés méchants » :
Quoi! dit-il, la nature, cette tendre mère, qui veille sans cesse à notre conservation, nous aurait fait méchants? Elle n'a donc pas pu nous faire bons, ou bien ce n'est qu'un jeu pour elle de nous faire malheureux. Choisissez...; mais, avant de choisir, pensez que cette nature n'est autre chose que la Divinité. Nous serions nés méchants!... Toute notre raison, toutes nos expériences, toutes nos lois, tous nos usages prouvent le contraire ; et celui qui se vantera de détruire nos preuves peut se vanter en même temps d'établir invinciblement l'athéisme. Les moralistes et les prédicateurs outrés, plus orateurs que chrétiens, plus sophistes que philosophes, s'efforcent en vain de rejeter cette conséquence : elle est certaine. Vous qui reconnaissez
1. Le méchant, IV, 4 [103], !l, 231-232. Cf. loule la tirade d'Ariste dans mon édition de la Profession [47], 531 : cf. encore la Préface de Narcisse, V, 103 note. Le méchant est de 1747.
2. Code de la nature [295], 1.3-14, 20 et suiv., 45, 147, 150. Cf. encore Basiliade, VIII [285], II, 44-46.
l'Être souverain pour père, qui adorez sa bonté infinie, osez-vous avancer que sa main n"a fourni que des crimes?... L'homme peut, sans doute, devenir méchant, mais ce sera toujours contre le sentiment chrétien de sa conscience, sentiment qui démontre avec évidence qu'il nest pas né méchant *.
Il faut retenir cette démonstration, et nous aurons encore à lutiliser : elle facilitera aux lecteurs de Rousseau l'intelligence de son christianisme. Mais, avant de chercher à comprendre par quel biais certains esprits du xvni" siècle ont pu inscrire au nombre des thèses chrétiennes le principe de la bonté de la nature, il faut noter leur tentative pour régénérer la religion au contact de la nature. A leurs yeux, religion et nature ne font qu'un, ou, pour être plus exact, la religion n'est que la nature sentie et aimée. Telle est la religion véritable et permanente, sur laquelle toute autre religion doit s'appuyer pour pouvoir se justifier devant la raison. Ce' n'est pas l'homme seulement, c'est la religion aussi qui doit retourner à la nature.
Cette croyance à la possibilité d'une religion naturelle et universelle, qui serait comme l'attitude spontanée et primitive du cœur humain en face de Dieu, est une espèce de réplique théologique au rêve de l'âge d'or, et obtient, comme l'aufre, l'adhésion des cœurs. S'il fallait même choisir entre les deux rêves le plus vraisemblable, les hommes du xvni° siècle n'hésiteraient pas; ils renonceraient à « la chimère de l'âge d'or », pour affirmer leur foi en la religion naturelle. Tous ceux qui ont su alors s'arrêter à la limite du pur. matérialisme et sauvegarder l'idée de Dieu ont été des croyants de cette religion. Tant que Diderot se bornera aux Pensées philosophiques, il s'en fera l'apôtre, et cherchera, à la suite des déistes anglais, à établir le petit credo de « cette véritable religion, qui est la même dans tous les âges, dans tous les pays et dans
i. Journal encyclopédiiue, du 1" juillet 1756 [61], V, 23-27. Je ne sais (jui est l'auteur do l'arlicle : la rédaction du Journal l'appelle simplement ■< un philosophe de ce siècle ». Faudrait-il penser à Morelly ou à Jean-Jaccjues lui-môme?
tous les mondes ' ». « Si Ion n'eut écouté que ce que Dieu dit au cœur de Ihomme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la terre », assurera Jean-Jacques. Mais Toussaint avait dit plus précisément et plus éloquemment : <' Qu'on me donne des hommes sortant des mains de la nature..., qu'on les assemble de tous les coins de la teiTe, pour conférer en commun sur Thommage que Ton doit à Dieu ; cette unité si désirable de religion reparaîtra bientôt. Leur jugement n'étant point encore dépravé par l'aveugle prévention, mais éclairé par les pures lumières de la raison, ou ils rejetteront tous les cultes établis, ou, s'il en est qui mérite d'être affermi sur les ruines des autres, ce sera celui là qu'ils choisiront unanimement -^ ». Cette religion « unanime », clarifiée « aux pures lumières de la raison », que de rêveurs et de romanciers, avant Rousseau, étaient partis à sa recherche parmi des peuplades soi-disant primitives ou chez des sauvages de fantaisie, au fond de contrées imaginaires! Dès la fin du xvii^ siècle, ou dans les toutes premières années du xviii'', les Australiens de Jacques Sadeur, les Sévarambes de Denis Vairasse, les Canadiens de La Hontan, les Turcs et les Chinois de Jacques Massé, sous des climats variés, mais dans un langage identique, prêchaient une religion rudimentaire, qu'ils disaient conforme à la nature *.
1. Chubb, Questions préliminaires touchant la religion [229], 125-126; Addition aux <• Pensées philosophiques », XVIII [264], 161. — Je ne vois guère que Hume, parmi les " philosophes » qu'a pu connaître Rousseau, pour avoir relégué la religion naturelle parmi les chimères idéologiques, et pour avoir ramené la religion primitive à des origines plus humbles, espérances ou craintes immédiates : cf. Histoire naturelle de la religion [307], 15, 50-51, 109-110: « Je ne crois pas, disait Hume, que nous puissions douter que le polythéisme ou l'idolâtrie n'ait été la première et la plus ancienne religion du monde •■ (p. 4). — Nous verrons, d'ailleurs, chez Rousseau lui-même, de curieuses hésitations entre la théorie de Hume et la théorie communément admise par les <• philosophes » de son temps.