Cleveland, IV [231], V
Vingt ans plus tard, ces divertissements philosophiques n'étaient pas encore épuisés ; et presque simultanément (1753 et 1754) Morelly et le roi de Pologne entraînaient leurs lecteurs vers les régions lointaines, où se sont réfugiées les religions selon la nature : Morelly décrivait les « îles fortunées » où, « sous un ciel pur et serein, la nature étale ses trésors les plus précieux », et garde aux hommes leur innocence première. Roi de ces peuples heureux, Zeinzimin exposait aux visiteurs étrangers leur croyance en un Dieu bienfaisant, qui accorde à toutes ses créatures une félicité immortelle, et faisait connaître leur culte, où « les tables couvertes de fruits délicats, de breuvages exquis, sont les autels et les victimes ^ ». L'excellent roi de Pologne, Stanislas, émigraH lui-même, en imagination, de son duché de Lorraine, pour visiter le royaume de Dumocala. Il y trouvait un brachmane, qui, dans un « temple majestueux et simple », prêchait le Dieu K de la raison et du bon sens », le . créateur du ciel et de la terre ». Vainement un missionnaire chrétien était venu évangéliser les Dumocaliens, le brachmane préférait se trorner aux lumières de la raison, et « croyait devoir s'en tenir à sa religion, qui ne lui offrait rien qu'il ne put entendre et rien en même temps qu'il ne fût possible de pratiquer ^ ».
On aura remarqué, sans doute, la parenté visible enlre la fiction du Vicaire Savoyard et ces fictions théologiques, que Rousseau, d'ailleurs, connaissait. Cadre et fond, il semblerait que tous ces naïfs récits en fussent comme les premières esquisses.
Chez plusieurs de ces théologiens philosophes, chez Morelly, par exemple, la religion naturelle servait surtout,
1 Basiliade [2'.)5j, 1, 4-5, 11, '.10-91. 100-103. 2. Enln-lien d'un Européen [291], 232-23G.
comme cliez Diderot, de machine de guerre contre le christianisme. Mais d'autres, les plus nombreux peut-être, n'y voyaient guère qu'un christianisme épuré, qui gardait (lu christianisme l'essentiel, et qui, par sa simplicité raisonnable, lui garantissait l'avenir. Cest qu'au xviii« siècle, en effet, l'idée de nature semble avoir perdu, pour beaucoup d'esprits, sa pointe antichrétienne; quelques-uns même seraient tentés, plus ou moins sincèrement, d'y reconnaître l'un des principes directeurs du christianisme. Nous avons vu que le philosophe du Journal encyclopédique affirmait la bonté de la nature en se réclamant du véritable christianisme. INlorelly lui-même pourra reprocher au christianisme actuel d'avoir <( mieux défendu ses mystères que sa morale », mais il avouera que primitivement « l'esprit du christianisme rapprochait les hommes des lois de la nature ' ». N'oublions pas enfin que, parmi tous ces patrons de l'idée de nature, il y a des prêtres, et des prêtres d'un christianisme éprouvé. Je ne parle pas ici de l'abbé Prévost ou de l'abbé Terrasson, dont la foi reste douteuse; mais « le bon Fénelon », qui faisait si largement confiance à la nature, était chrétien, quoique évêque, comme aurait dit Jean-Jacques '2; et tous les désirs, toute lingéniosité de Voltaire ne sont pas parvenus à transformer en un philosophe affranchi celui qui fut presque un saint catholique-^ ; le Père Buffier était un jésuite très orthodoxe, le P. Du Tertre, un frère prêcheur cpie l'on sent très pieux; l'abbé Pluche, qui se complaisait à faire admirer « le concert de la nature avec la révélation », n'était pas suspect de « toJérantisme "^ »; et rien ne nous autorise à conjecturer que le P. Bainaud, de l'Oratoire, poète enthousiasle de « l'âge d'or » et de « l'enfance du monde », qui « prêchait l'obéissance aux lois de la