Lettre à Mme de Maintenon (de 1(500?) [102], VllI
4. Cf. E. de Budé, J. A. Turrettini [548], 86-87. Les formules adoucies que substitua Turrettin aux formules anciennes, conservent pourtant laffirmation de la ■< corruption » et de la •■ misère » humaines.
5. Essais de physique appliqués à la morale [289], II, 408-410.
LA PREPARATION DU ROUSSEAUISME RELIGIEUX, 27b
la route de la vraie félicité ». Ainsi, par un surprenant retour de doctrine, le péché originel cessed'être une faute jje la nature, et devien t u ne faute contre la nature.
Ces idées commencent à s'infiltrer si profondément dans les milieux calvinistes, que, peu de temps après VÉmile^ le pasteur Vernes pouvait faire entendre, en pleine Genève, trois sermons <( sur la droiture originelle de l'homme ». Lhomme, y disait-il avec une insistance qui semblait défier toute contradiction, apporte avec lui, en naissant, « un penchant, inséparable de sa nature, pour tout ce qui est bon, tout ce qui est juste, tout ce qui est honnête. C'est ce que les philosophes païens désignaient sous le nom de probité innée. C'est ce qu'ils supposaient en l'homme, quand, au lieu de dire : vive: selon la vertu, ils disaient : vive: selon la nature. La nature et la vertu étaient à leurs yeux une seule et môme chose ». Et ils avaient raison, continue Vernes; car « c'est de ce qui est écrit dans le cœur de l'homme qu"on a formé ces lois premières, ces lois souveraines, qu'on nomme les lois naturelles,... et dont la religion chrétienne n'est que le développement et la perfection 2 ». Ces trois sermons méritent d'autant plus d'être lus qu'ils sont trois S c'est-à-dire qu'ils attestent déjà, parleur nombre seul, les préoccupations et les tendances de ceux qui les écoutaient. Pour avoir pu, dans la cité de Calvin, prononcer « sur la bonté originelle de l'homme » trois sermons où l'on chercherait vainement la moindre allusion au dogme du péché originel, il fallait, sans doute, que, depuis plusieurs années, non pas Vernes seulement, mais ses auditeurs, fussent familiai'isés avec cette théorie, si peu calvinienne, de la bonté de la nature. J'ajoute que Vernes était alors l'ennemi de Rousseau, et
1. Le second de ces trois sermons « fut prononcé à Genève il y a vingt-cinq ans », dit l'éditeur de 1792 [457], I, 27. Il est probable que les deux autres sont à peu près de la même époque.
2. Sermons [457], I, 3-5. Cf. encore, dans les deux sermons suivants, les p. 26-28 et 52,
3. On notera aussi que l'éditeur (qui est le fils de Vernes) les a placés en tête du recueil, comme étant les plus remarquables.
que, dans ces trois sermons, d'ailleurs tout pénétrés de son influence, il n'avait certes pas l'intention de reprendre à son compte la doctrine d'un novateur disqualifié. C'est donc, semble-t-il, qu'autour de lui, beaucoup de chrétiens de Genève ne se scandalisaient plus de suivre à la fois Jésus et la nature, u la bonne nature )>.
Mais Vernes, pas plus que Fénelon ou le P. Buffier, n'était point logique. Après avoir célébré la nature ef sa bonté, il déclarait ne pas vouloir se borner à la religion naturelle. Rousseau sera plus conséquent; et, avant lui, Murait et Marie Huber l'avaient été davantage, qui ne prenaient pas seulement la défense de la religion naturelle, mais l'identifiaient avec le christianisme. « 11 n'y a proprement, disait Murait, que deux religions : la religion naturelle et la religion révélée; et le but de Tune et de l'autre est de nous faire rentrer dans l'ordre et de nous rendre gens de bien ». Le christianisme est une voie étroite, réservée à une élite; la religion naturelle est la grande voie ouvcrlc à loiis; mais toutes deux conduisent aussi srirciiiciil au UK'inc liut, avec cette différence que la religion naturelle se sullit à elle seule, tandis que le christianisme a besoin de l'autre pour trouver une « base ». La religion naturelle est « celle qui se présente aux hommes, en tant qu'ils sont créatures raisonnables; c'est leur ancienne, leur première religion ». Ainsi « le christianisme de tous ceux qui portent le nom de chrétiens, n'a de force et de valeur qu'autant qu'il est fondé sur la religion naturelle. C'est dans cette religion, c'est dans le déisme tourné vers Jésus Christ, par la connaissance petite ou grande qu'ils ont de lui et par le peu ou le beaucoup de sa doctrine qu'ils accomplissent, que consiste ce qu'il y a de réel dans leur christianisme ». Nous dirons donc que certains chrétiens ne sont pas de vrais chrétiens, parce qu'ils sont insuffisamment déistes, et qu'au contraire certains déistes sont de vrais chrétiens, parce qu'ils sont pleinement déistes. Par exemple, « reconnaissons Socrate pour chrétien, et chrétien de la bonne sorte, pour un de ceux
qui se sont appliqués uniquement ou principalement à connaître la volonté de Dieu et à l'accomplir, de quelque sorte qu'elle fût ' ». Marie Huber avait encore trouvé des formules plus précises, ou plus saisissantes, pour exprimer cette idée, commune à tous deux, que « la religion naturelle et la religion révélée se réduisent à une seule et même religion )>. Elle reprochait aux ctirétiens de les opposer l'une à l'autre, et de montrer par là combien ils étaient étrangers au véritable esprit évangélique. « Jésus- Christ en personne leur serait suspect, s'il entreprenait de leur faire voir que la religion chrétienne n'a pu être fondée que dans la nature ». « La révélation écrite, disaitelle encore, n'est donc que la religion naturelle, exprimée ou retracée extérieurement et sensiblement ». La tâche des apologistes se réduit à faire voir que le christianisme « s'accorde avec les lois inviolables de la nature », que « la voix de l'Évangile et celle de la nature ne sont qu'une seule et même voix ». « Mettre l'Évangile en opposition aux lois de la nature n'est pas le relever, mais le dégrader; c'est cet accord de l'Évangile et de la nature qui lui donne du poids, une autorité irrécusable- ».
Comme on le voit, Marie Huber craint toujours de sètre insuffisamment expliquée et nous submerge sous un llux de paroles. Sa pensée est pourtant assez claire, et tient en quelques mots : c'est la religion naturelle impliquée dans le christianisme qui confère à celui-ci sa valeur et lui assure l'avenir. Cette pensée, qui est déjà celle de Murait, d'autres en France la recueilleront, si toutefois elle n'y est pas venue spontanément. Leurs formules pourront être moins appuyées, mais la thèse restera aussi catégorique dans son fond : « Le plus grand des bienfaits du christianisme, avouera Turgot en 1754 à un prêtre de ses amis, a été d'avoir éclairci et propagé la religion naturelle' ». Et ce sera aussi la pensée de Jean-Jacques, quand