Deuxième lettre ù un grand vicaire [125 bis], I
il écrira à un Neuchâlelois, l'année qui suivra Y Emile, cette phrase où se résume, d'ailleurs, une déclaration de son Vicaire : « Le vrai christianisme n'est que la religion naturelle mieux expliquée* ».
Faut-il remarquer maintenant que, dans cette espèce de dissolution et d'anémie de la doctrine chrétienne, toutes les Églises n'étaient pas également complices? La censure de Y Emile par la Sorbonne suffirait à rappeler, semble-t-il, que la théologie catholique ne se prêtait, en France, à aucun compromis, et qu'elle maintenait toutes les positions anciennes, sinon avec intelligence, courtoisie et talent, du moins avec force. D'ailleurs, quand bien môme quelques docteurs de Sorbonne eussent penché vers des formules moins rigoureuses, l'inquisition janséniste ne leur aurait pas permis de l'avouer, elle qui dénoncera précisément dans la Censure cl « Emile «, « un pélagianisme outré et révoltant- ». Môme dans les Églises protestantes, cette naturalisation du christianisme, si on ose risquer le mot, ne se faisait pas sans une résistance assez Apre. Les théories de Marie Huber apportaient dans les cercles ecclésiastiques des inquiétudes où il entrait parfois autre chose qu'un instinct de caste blessé. Quelques-uns des pasteurs qui l'ont réfutée sentaient bien, qu'en acceptant ses principes, ce n'était pas seulement toute une apologétique, c'était la divinité même du christianisme qui sombrait. Ceux mêmes qui, comme Jacob Vernet, se servaient, sans oser l'avouer, des nouvelles méthodes, se croyaient obligés de la renier publiquement; et, tout en faisant la part beaucoup plus large que leurs devanciers aux preuves de sentiment, ils hésitaient néanmoins à jeter par-dessus
1. Lettre à M. [de Pury], ûe 176.3, XI, .34. Cf. Profession de foi [47], 343 et nol(; 2. On trouve, dans une lettre de Moultou à Rousseau, du l.'imars 1702 [27], I, 27, une formule, en apparence, inverse, mais identique pour le fond : « Votre religion naturelle n'est pas autre cliose que le christianisme bien entendu ».
2. Nouvelles ecclésiastiques, du 16 mars 1763 [56], 82. Je reviendrai dans la II" partie de cet ouvrage, sur ces attaques jansénistes.
bord « les preuves de fait' ». « Depuis un temps, écrit le pasteur Boullier, en 1741, précisément à propos de Marie Huber, on ne prêche que la tolérance, Tinnocence des erreurs, la préférence que doit avoir la morale sur le dogme, la nécessité de débarrasser la religion de ce fatras dont la surchargent les théologiens, contre lesquels, pour faire en passant cette remarque, on sCst mis horriblement de mauvaise humeur. On veut des systèmes simples, des méthodes abrégées pour la science du salut comme pour toutes les autres- ». L'émotion que YÉmile soulèvera bientôt dans Genève môme, quoiqu'elle ait eu peut-être des causes plus politiques que religieuses, nous autoriserait à croire que le calvinisme n'était pas encore tout entier conquis à ce christianisme sans dogmes, qui trouve dans la seule conscience et ses preuves et ses maximes.
Ce sont bien pourtant les milieux protestants qui se laissent entamer le plus volontiers par ces apologétiques nouvelles. La contagion est surtout sensible chez ceux qui affectent de s'en défendre. Plusieurs des ennemis de Jean- Jacques, ceux qui lui feront l'opposition la plus irréconciliable et qui se montreront à son endroit « d'une orthodoxie très intolérante ^ », se retrouvent d'accord avec lui pour comprendre la vie religieuse et son objet. Voici, par exemple, le naturaliste Charles Bonnet, qui, dès le second Discours, sous le nom de Philopolis, présentait à Jean- Jacques des objections très aigres, et qui, après YÉmile, le considérera comme un fléau public ^. Au moment même où il attaquait Vlnégalité, il venait d'écrire un Essai de psychologie qui n'était guère moins socinien que la Profession du Vicaire. A bien le lire, il était même plus hardi, et quelques-unes de ses formules portaient plus loin : « Vous vous trompez, disait-il dans sa Préface, si vous pensez que
1. Cf. Vérité de la religion chrétienne [251], 111, Préface, p. xiv-xvi.
2. Lettres sur les vrais principes de la religion, 1 [252], I, 8.