Ce post-scriptum est inédit, comme le texte qui précède
apparaît à tous comme l'idée apologétique par excellence. Le pasteur Vernet ouvre son Instrnclion chrétienne par un chapitre intitulé : Du vrai bonheur de l'homme, et comment on y parvient par la religion. i< Le dernier but, dit Vernet, que les hommes se proposent dans toutes leurs entreprises, est d'être heureux ». Pour adoucir tous les maux qui sont inséparables de la vie, les arts, les sciences, les bonnes lois sont, sans doute, utiles; « mais rien n'est efficace que la religion.... Le parti de la piété est toujours le plus sur; il ne produit que de bons effets, il ne saurait jamais avoir de mauvaises suites * >'. Autrement dit, la religion est devenue une espèce d'assurance sur le bonheur. Comme le disait très justement Charles Bonnet, ce n'est pas Dieu qui est son objet, mais l'homme. Quand elle se tourne vers Dieu, c'est en regardant l'homme, et en récitant la prière ingénue du pasteur Pictet : « Aime-nous, ô Dieu, et nous t'aimerons - ».
Déjà, quand nous avions suivi Jean-Jacques à Genève dans l'été de 1734, et que nous avions fréquenté avec lui les principaux représentants de son Église, nous avions vu que, de Turrettin à Abauzit, le christianisme de Genève, à mesure qu'il essayait de se justifier devant le siècle, et de rendre raison de sa foi, se réduisait lentement à n'être qu'une religion de la conscience, une éthique du bonheur, un déisme pieux tourné vers Jésus- Christ. Sans doute, les principes intérieurs de la Réforme peuvent expliquer cette adaptation; et, si Bossuet avait pu connaître Abauzit ou Jean-Jacques, il n'aurait pas manqué de triompher bruyamment, et de rappeler qu'il avait prédit que l'inévilable limite du protestantisme était l'indifférence pour la religion; mais il y a aussi, dans cette accélération de l'évolution protestante, un autre agent que la logique interne. Des influences plus générales y ont aidé, qui se sont fait sentir sur toute la pensée chrétienne au xviir" siècle.
1. Instruction clirétienne, I, 1 et 2 [292], I, I, 7-9, i."i.
2. Prière pour demander à Dieu qu'il nous fasse la grâce de l'aimer comme il doit l'être [176], III, 354.
Il y a cette invasion de Tutilitarismc eudémonique, qui fait soupirer les âmes après une foi consolante, pacifiante, rassurante; il y a cette exaspération des sensibilités, qui donne aux arguments du cœur une prépondérance indiscrète. Il y a, en même temps, ces exigences intellectuelles, qui se font chaque jour plus impérieuses, ce premier enthousiasme d'une raison jeune et conquérante, qui se porte sur toute chose, histoire, dogme ou morale, et qui, en toute chose, prétend voir clair et simple. De là, chez les âmes qui sont prises par ce remous, comme une hésitation et un trouble. D'une part, elles sentent ardemment le besoin d'une religion, c'est-à-dire le besoin de trouver, dans cette espèce d'émiettement de tous les préjugés et de toutes les traditions sous l'action corrosive de la raison, une belle espérance où se fixer. D'autre part, elles ne veulent ni ne peuvent se séparer de cette même raison qui les désole, les dessèche et les épouvante; elles se rebellent devant le mystère, et surtout devant >< les mystères »; elles redoutent, en se donnant à la religion sans réserve, de commettre contre la raison le péché qui disqualifie les intelligences. « Si la philosophie, disait Forniey, rend la religion moins superstitieuse, on lui aura les plus grandes obligations »; mais, si elle veut la détruire, on s'en séparera •. « 11 y a, disait Vernet, deux extrémités qu'il faut éviter en matière de religion, qui sont l'impiété et la superstition 2 )>. Comment trouver le juste milieu entre le ((fanatisme >'> et les|« lumières »', se demandait, à la môme époque, le catholique 'i'urgot"? C'est là, en effet, le problème religieux du xviir siècle, que tant de penseurs, philosophes ou chrétiens, ont essayé de résoudre avant Jean-Jacques, et déjà dans le môme sens que lui. La situation des esprits semble alors réclamer une solution. et l'indiquer tout à la fois. « Il faut avouer, — disait Marie Huber, dans une page