Instruction chrétienne, 1, 2 [292], I
3. Cf. sa Première lettre à un grand vicaire, de 1753 [125 bis], l, 388-
dont Jean-Jacques retrouvera l'esprit. — que la situation (le notre siècle par rapport à la religion a quelque chose d'assez paradoxe ou d'indéfinissable; car enfin, malgré tous les coups qu'on lui porte, on dirait qu'elle regagne dun côté ce qu'elle perd de l'autre; et il se peut que cette confusion actuelle devienne lumineuse [tour la génération naissante : c'est que ces mêmes coups n'atteignent point jusqu'à la religion; ils ne portent, pour l'ordinaire, que sur ce qui n'est point elle-même, sur le faux qu'on lui prête' ». Autrement dit, pour cette « génération naissante », la distinction, jadis si nette, entre les croyants et les incroyants s'atténue; et, en marge des Églises, il se constitue des groupes d'Ames pieuses, qui ne veulent plus de la foi intégrale dans l'absolue soumission de riulelligence, mais qui entendent rester pourtant dans la <c cité de Dieu », en communion avec son Christ. C'est un état d'esprit que le pasteur BouUier a finement analysé : « Outre, dit-il, les fidèles et les incrédules, ne peut-il y avoir des demi-croyants, qui, tenant au christianisme par certains liens, réduisent en principe cette imparfaite espèce de foi? Un homme aura l'esprit assez droit et l'âme assez belle pour être touché de certains caractères de divinité qui brillent dans nos Écritures; il sentira quelques-unes des beautés de la religion de Jésus-Christ; il sera charmé de l'excellence de sa morale ; il en conclura que Jésus- Christ est effectivement l'envoyé du ciel; mais, daulre part, un je ne sais quel goût d'indépendance, une certaine fierté de raisonnement, une malheureuse confiance dans les forces de son propre esprit, lui rendra suspectes les doctrines mystérieuses que l'Évangile renferme, et le portera à bannir de la religion tout ce qui est obscur ou surnaturel. Si, par-dessus tout cela, l'homme dont je vous parle est doué d'un esprit fin et subtil, il pourra bien se forger quelque système qui ressemblera fort à celui de l'auteur des Lettres sur la religion essentielle- )>. Vingt ans
1. Religion essentielle [242], IV, 118-119; cf. encore 111, 12.
2. Lettres sur les vrais principes de lu religion, I [252], 1, 6-7.
plus tard, BouUier aurait pu ajouter : « et à celui du Vicaire Savoyard ».
Rousseau ne sera donc pas le seul à juger qu'il est temps de sacrifier quelques « branches » pour conserver le (c tronc ». D'autres déjà s'étaient employés à cette besogne, où ils croyaient voir une oeuvre de salut ^ Quand il proclamera, par la bouche de son Vicaire, la nécessité d'arracher les consciences incertaines aux « piliers flottants » qui les soutiennent encore, pour les restaurer <c sur la base des vérités éternelles », — il reprendra la tradition de tous ceux qui, depuis le début du siècle, ont cherché, comme lui, à <( établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse 2 ».
1. Profession de foi [47], 431 et note i, 305 et première note 2.