Maurice, Avis, en tète des Sermons
Et c'est là précisément ce qui dut faire leur force sociale : ils disaient les mêmes choses avec le même accent; quel que fût celui qui ouvrît la bouche, c'était toujours la même voix qui criait dans le désert. Sans s'attarder à exposer des dogmes tout spéculatifs, et déjà gênants, ils prêchaient une morale stricte et un peu âpre, célébraient l'austérité et la simplicité des mœurs d'autrefois, dénonçaient et flétrissaient le luxe naissant, anathématisàienl le libertinage des grandes cités européennes, et surtout des Babylones romaine et française, rappelaient à leurs auditeurs la félicité matérielle et morale que leur avait value o la bienheureuse Réformation », et ravivaient chez eux, avec la détestation du papisme, l'orgueil d'être genevois.
Il y auia chez Jean-Jacques quelque chose du sermonnaire genevois. C'est à Genève que son Vicaire Savoyard apprit à prêcher. Si le Vicaire se permettra des audaces qui auraient scandalisé une partie des ministres, s'il aura une éloquence plus savante et surtout plus ardente, il parlera, somme toute, de Dieu et de l'âme humaine, delà vie et des espérances qui la dépassent, comme un ministre de Genève. Bien des discours de YÉmile ou de la Nouvelle Iléloïse sur le luxe, sur la corruption des mœurs françaises, sur les devoirs de« bénéficence », sur la sainteté du mariage, sur les joies de la famille, auraient pu, en les allégeant de leur « vaine rhétorique », être prononcés sous les voûtes de Saint-Pierre; et laLetlre à DAlembert ne sera guère qu'un sermon genevois, par le sujet, la doctrine et l'accent *.
A l'époque où le jeune Rousseau allait au temple chaque dimanche, les pasteurs se plaignaient de l'indifférence des fidèles pour « une partie essentielle du culte : la lecture de la parole de Dieu- ». On venait au sermon, sans doute;
1. Rousseau l'a bien senti; cf. sa lettre au pasteur Jean Sarasin, du 29 novembre 1758 [21], I, 43 : <> Quand j'ose élever ma faible voix sur les dangers du théâtre, je ne fais que répéter les maximes de nos pasteurs, dont nous devrions mieux profiler ».
2. Maurice, Sermon sur les moyens de prévenir les jugements de Dieu [208], 339.
mais plus par curiosité mondaine que par piété véritable; on n'arrivait, du reste, que pour le délnit du sermon, car on ne voulait écouter que lui; et c'est devant des bancs presque vides que le lecteur lisait l'Ecriturct Jean-Jacques a t-il subi cette contagion d'indifférence? Ici encore, il me semble que son amour passionné de la lecture peut nous permettre de répondre. Pour une imagination comme la sienne, quel livre plus riche, plus émouvant que la Bible? et quel roman pouvait valoir l'histoire sainte? Si. vers la cinquantaine, il lisait méthodiquement chaque soir quelques chapitres de la Bible ', s'il a composé avec un attendrissement si satisfait le petit poème pseudo-biblique du Lévite d'Éphraïm -, si bien des pages dans son œuvre trahissent des réminiscences bibliques, s'il a su trouver tant de fois des paroles émues pour célébrer la « majesté des Écritures » et la «sainteté de l'Évangile ^ », comment ne pas supposer que des habitudes et des souvenirs d'enfance ont préparé l'affectueuse admiration de la maturité, surtout chez un écrivain comme Rousseau, qui, s'alTirmant dans un milieu hostile, ou tout au moins étranger, devait se rattacher avec plus de ferveur à ce cher passé national, où il sentait les plus vivaces racines de son génie? Il n'est donc pas imprudent de supposer que Jean- Jacques adolescent s'est laissé volontiers nourrir par ses pasteurs du texte sacré. Nul doute que, chez M. Lambercier, on en devait lire tous les jours quelques versets; et c'est probablement pour la lecture de famille que Jean-Jacques, un certain soir d'automne, alla héroïquement, à travers le temple obscur, chercher dans la chaire la Bible que le ministre y avait laissée^. J'imagine que le sieur Du Commun devait avoir un goût médiocre pour ces pieusçs lectures; mais il restait à son apprenti les ensei-