‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 30 sur 241 · Liturgie de Genève, Avertissement [258], p. iii-iv · texte numérisé non relu

Liturgie de Genève, Avertissement [258], p. iii-iv

prières, qui semblaient marquer les étapes du service divin, les unes étaient prises dans des formulaires, les autres, on Fa vu, étaient abandonnées à la discrétion du ministre. Nous avons des recueils qui nous permettent de juger les unes et les autres '. Elles sont longues, graves, éloquentes, et, le plus souvent, d'une belle tenue. L'impression qu'elles ont laissée chez Jean-Jacques a été durable, puisque, dix ou douze ans plus tard, aux Charmettes, quand il voudra soulager par des paroles son âme religieuse, il aura beau être alors un catholique sincère, ce sont les prières de Genève qui lui reviendront aux lèvres, comme d'instinct, et c'est avec les formules retenues de son enfance qu'il invoquera le « Père des miséricordes - ».

Pourtant, s'il y avait, dans le culte genevois, quelque chose qui dût émouvoir plus fortement le futur auteur du Devin et de PyginaUon, celui qui trouvera dans la musique « la consolation des misères de sa vie », ce devait être le chant des psaumes. On ne chantait plus dans les temples de Genève les vieux psaumes de Marot et de Bèze, mais des psaumes rajeunis et d'une langue plus intelligible. On les chantait à quatre parties, sur des airs d'une '< antique simplicité », un peu monotones à la longue, mais d'une (' harmonie forte et mâle », à laquelle le rédacteur du Dictionnaire de musique a rendu justice. « Lorsque j'entends, dit-il, chanter un psaume à quatre parties, je commence toujours par être saisi, ravi de cette harmonie pleine et nerveuse ; et les premiers accords, quand ils sont entonnés bien juste, m'émeuvent jusqu'à frissonner' ». Dans ce

1. Liturgie de Genève [258]; Le formulaire que le Vénérable Consistoire est d'avis qu'on lise dans les temples, et les prières rangées à la suite de la Distribution des sermons et des prières du matin (1704) [127] ; Prières pour tous les jours de la semaine et sur divers sujets, par Bénédict Pictet [192]; Prières ecclésiastiques, à la suite du Psautier [196], ou des Catéchismes [165].

2. Prière [38], 228: cf., plus loin, chap. iv, p. 123 et 128.

3. Dict. de Musique, art. Unité de Mélodie, VII, 339; cf. encore Id., art. Chantre, Vil, 28; Lcllrt' à HAlcmbert, I, 219, et lettre à M. Perdriau, du 18 janvier 1756, X, 111.

« saisissement » de toute l'Ame, qui faisait encore K frissonner » l'homme de cinquante ans, il n'y avait pas seulement un frisson musical, il y avait aussi le rappel troublant de quelques-unes des plus vives émotions de son passé genevois'. Car Rousseau l'a beaucoup aimé, son Psautier. Jusque dans \n Profession de foi du Vicaire Savoyard, il en a cité un verset, selon le texte même de la version nationale 2. S'il n'avait plus alors le livre sur sa table, c'est que sa mémoire d'enfant aurait été bien fidèle; et s'il l'avait, c'est que ses souvenirs d'enfent auraient été assez impérieux pour l'inviter à reprendre le compagnon familier de ses jeunes années. Mais, quelque prenante que put être cette vieille musique des psaumes, elle aurait été impuissante sur l'âme sans les paroles qu'elle faisait chanter. Prières d'adoration, de soumission et de reconnaissance, plaintes ardentes et humbles, cantiques d'allégresse triomphale, — nulle part peut-être, dans la Bible l'intimité de l'homme et de Dieu, la confiance du juste opprimé, la certitude des revanches providentielles n'ont été traduites en mots plus forts et plus émus. Si jamais prière spontanée est montée aux lèvres de Jean-Jacques, aux lèvres du vieillard plus encore que de l'adolescent — ce dût être la prière des psaumes : -, ^ p

Rends confus mes accusateurs,

Et poursuis mes persécuteurs.

Prends, û Dieu, prends, pour ma dpfense.

Le bouclier, i'épée, la lance.

Parle à mon âme en sa frayeur,

Et lui dis : je suis ton Sauveur.

Parmi tous mes persécuteurs, Je vois mille lâches flatteurs, Des esprits bas et méprisables, Qui vont médire aux bonnes tables.

1. M. Julien Tiersot a remarqué dans son J. J. Rousseau, Paris, Alcan, Les maîtres de la musique, 1912, in-S, p. 8, note, que Jeanl Jacques a emprunté au chant du psaume « ainsi qu'on oit le cerf bruire » les huit premières mesures d'une de ses romances: « Lisette a quitté la plaine ».

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