‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 31 sur 241 · Cf. Profession de foi [47], 213 et note · texte numérisé non relu

Cf. Profession de foi [47], 213 et note

La religion de J. J. Rousseau. — I. 3

Seigneur qui le vois, qui l'entends, Sera-ce encore pour longtemps?

Faut-il que ta main m'abandonne, Quand tu sais que ma cause est bonne?

Mais le Dieu fort, ce juste juge, Est mon rocher, est mon refuge.

Il punira tous les forfaits, L'Eternel les accablera....

Il vaut mieux avoir confiance

En l'Éternel qu'en l'homme vain;

11 vaut mieux avoir confiance

En Dieu qu'en nul pouvoir humain '.

C'est la plainte mémo de Rousseau persécuté; et c'est aussi son espérance. A mesure cjue la « ligue » s'acharnera davantage sur lui, sa confiance s'affirmera plus invincible en la Providence du juste, qui répare à la fin toutes les iniquités. Au fond de cette foi sereine, — et lui donnant toute sa robustesse et sa plénitude, —je retrouve, plus ou moins consciemment acceptées, les promesses du psautier genevois.

J'ai l'air d'oublier le catéchisme de Jean-Jacques, comme si ce petit livre, qu'il dut apprendre par cœur, ne lui avait point fourni le credo sommaire qu'il a plus tard simplifié. Mais si, comme je le crois, la religion de Genève sommeille, à peine voilée, dans la religion de Rousseau, n'en faisons I point honneur au mince .et sec livret qui lui fut imposé, l et dont il paraît avoir gardé un fâcheux souvenir. Peutêtre, à Bossey, la bonne demoiselle Lambercier sut-elle le lui rendre acceptable, n Je me souviendrai toujours, écritil, qu'au temple; répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m'arrivait d'hésiter, que de voir sur le visage de Mlle Lambercier des marques d'inquiétude et de peine ». Mais, dans ce « trouble », si « la honte de manquer en public » y est pour quelque chose, et surtout, comme il l'avoue lui-même, « la crainte de chagriner »

1. Psaumes XXXV, XCIV, CXVIII, etc. [196J, H3-117, 365, 435, etc.

MUo Lambci'cier ', ce serait un contre-sens d'y supposer je no sais quel dépit intellectuel, l'irritation d'un jeune esprit qui voudrait bien apprendre, et qui n'y parvient pas. Pour l'enfant qui prétendait avoir su presque par cœur, entre huit et dix ans, la grosse Histoire de Le Sueur, apprendre son catéchisme n'eût été qu'une bagatelle, si i le catéchisme n'eut représenté en même temps ce qui était ' le plus odieux à ce tempérament indisciplinable : une contrainte. Elle dut surtout lui paraître dure, quand il fut apprenti; car le catéchisme, on l'a vu, était, de par la loi genevoise, comme une annexe de l'apprentissage, et le cal<''chisle, en quelque façon, un suppléant de Du Commun. D'ailleurs, la sécheresse ingrate de ces définitions Ihéologiqucs devait être peu plaisante à une imagination sensible comme la sienne. A cette époque, le catéchisme oITiciel était toujours celui de Calvin, quoique la Compagnie des pasteurs eût déjà demandé la révision de ce l'ormulaire archaïque, qui n'était plus intelligible pour les enfants 2. Les autres manuels, dont s'aidaient ministres et catéchumènes, celui d'Ostcrwald, de Dumoulin, de Drelincourt et autres, étaient plus clairs, sans être plus séduisants ou émouvants^; et l'appareil de discipline scolaire, qui entourait cet enseignement dans le temple, devait achever d'en faire pour Jean-Jacques une insupportable tyrannie. Quand donc Julie, cette <( mère si pieuse », refuse de faire apprendre le catéchisme à ses enfants, ce n'est pas seuleoient, comme elle le dit, « parce qu'elle veut qu'ils le croient un jour et qu'ils soient un jour des chré-

1. Confessions, Vill, 8. Les ennemis du pasteur Lambercier lui avaient depuis longtemps reproché cette ingérence de sa sœur dans l'enseignement du catéchisme; cf., dans le Mémoire cité plus haut [129], S, 106 : •< Il traite de bêtes tous les enfants qui ne lui répondent pas comme il faut, et sa sœur prend aussi la parole et leur fait les mêmes censures ».

2. Registres de la Compagnie des pasteurs, 12 avril 172G [129], V,

3. Cf. Gaberel [5-37], 111, 23-29; et, à la Bibliographie, n" 165, le Recueil des principaux calcchismes des Églises réformées^

tiens' »; cest pour Rousseau utie revanche rétrospective des leçons d'autrefois. Le catéchisme rationnel, dont il a esquissé les premières pages pour Sophie-, s'oppose par toute sa méthode à celui de Genève, et je ne crois pas imprudent de retrouver une rancune d'adolescent dans cette boutade de l'Emile : « Si j'avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants'' », Mais cette rancune, où il dut entrer d'abord plus d'indiscipline que de révolte intellectuelle, n'a pas empêché la mainmise de Genève sur les croyances profondes. Quand Jean-Jacques s'achemine vers Confîgnon, c'est bien un fds de Calvin cjui abandonne la cité.

Rappelons-nous pourtant qu'il n"a pas connu la suprême initiation, ni les engagements définitifs : « Je n'avais point fait encore, nous dit-il lui-même, ma première communion, ni reçu les instructions qui s'y rapportent^ n. 11 fallait, en effet, avoir seize ans pour être admis à communier^, c'est-à-dire pour « rendre raison de sa foi », de la foi que(|^baplême avait imposée à l'enfant : « Il faut être chrétien par connaissance et par choix, disait à cette occasion le Caléahisme d'Osterwald ; et la religion est une affaire personnelle, où chacun doit répondre pour soimême ». « Recevoir la Sainte-Cène », c'était donc recevoir un sacrement; mais c'était surtout acquiescer d'une façon explicite et réfléchie au christianisme réformée Cette adhésion solennelle, Jean-Jacques ne l'avait pas encore donnée; et je m"étonne qu'il n'ait pas fait valoir cet argument, sinon pour excuser, du moins pour atténuer, son apostasie.

Ou plutôt, ne nous étonnons pas, car l'argument n'aurait

Page 1