CHAPITRE II
Le jeune Jeaii-Jacques ne voulait plus rentrer à Genève. Mais où irait-il? La question ne semble pas l'avoir beaucoup troublé, en ce matin de lundi, où son cousin Bernard vint lui dire adieu au pied des remparts et lui remettre quelques provisions de route. Le parti le plus naturel eût été, semble-t-il, de rejoindre son père à Nyon. Isaac Rousseau, qui s'était exilé de Genève pour éviter quelques jours de prison, eût i)eut-étre compris que Jean-Jacques en fît autant pour éviter quelques taloches. Mais on n'est pas toujours conséquent. II est possible que le jeune fugitif eût été fraîchement accueilli dans la maison paternelle et reconduit le jour même chez son patron. Du moins, les asiles ne lui manquaient pas en pays réformé. Sans aller jusqu'à Berne ou en Allemagne, comme son frère François, il pouvait chercher fortune à Lausanne et à Neuchàtel, comme il le fera deux ans plus tard. Mais Jean-Jacques préféra la tentation des campagnes papistes. « J'errai, dit-il, quelques jours autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connaissance. A force de voyager et de parcourir le monde, j'allai jusqu'à Confignon, terres de Savoie, à deux
lieues de Genève ^ ». Ce voyage de par « le monde « ne dura pas longtemps 2, car Jean-Jacques avait pris congé de Genève le lundi matin, et, le vendredi déjà, la Compagnie des pasteurs délibérait sur la conversion de Jean- Jacques par le curé de Confignon. Voici, en effet, ce que je lis sur le registre de la Compagnie, à la date du 19 mars 1728 : « M. de Rochemont a dit qu'il avait appris que le sieur Pontverre, curé de Confignon, attire plusieurs jeunes gens de cette ville, dont quelques-uns ont changé de religion. Avisé que les pasteurs des quartiers où logent les pères et les mères de ces enfants seront chargés de leur en parler ^ ». Ce texte, où il est bien difficile de ne pas voir un document sur la fuite de Rousseau, pourrait prêter à équivoque. Si les Confessions ne disent pas formellement que le jeune fugitif était seul dans son équipée, elles le laissent entendre. La communication de M. de Rochemont ne permettrait-elle pas de supposer qu'il y avait plusieurs camarades de Jean-Jacques pour aller frapper avec lui à la porte de M. de Pontverre? La conjecture, peutêtre séduisante, est pourtant peu vraisemblable. Si Rousseau avait trouvé des compagnons d'aventure et d'apostasie, il n'aurait eu aucun intérêt à faire le silence sur eux : au contraire, l'entraînement et la contagion eussent été des excuses de plus. Mais il est possible, probable même, que peu de temps avant le départ de Jean-Jacques,