Confessions, VIII
2. Tel est, du moins, le récit des Confessions; mais je croirais plus vdlontiers que le voyage à Turin avait été décidé à Conflg-non même, que la visite à Mme de Warens, dans le programme de M. de Pontverre, accepté par Jean-Jacques, ne devait êtçe qu'une étape sur la roule de l"liospice, et que la maison d'Annecy n'était, pour les nouveaux convertis de passage, qu'une sorte de relai officiel, entretenu par le diocèse.
rivrcsse de la liberté, les plaisirs de rinconnu, le bien-être (le la bouche et les satisfactions du cœur. Mme de Warens avait achevé par sa grâce ce que le curé de Confignon avait commencé par son bon dîner. Du moment qu elle le laissait partir pour Turin, c'est qu'elle lui garantissait làbas le bonheur que ses yeux et sa voix promettaient à son prosélyte. Dans cet hospice lointain, il se sentirait encore près d'elle, et, en quelque sorte, sous sa direction. Ainsi Jean-Jacques allait chercher ses convertisseurs déjà converti. Ils n'auraient plus, semblait-il, qu'à lui expliquer sa conversion et à la justifier.
De ce séjour à Turin, Rousseau nous a laissé deux réeits, qui ne sont pas toujours d'accord : celui des Confessions et celui qui sert de prologue à la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Celui des Confessions, — le seul, d'ailleurs, qui prétende strictement à l'exactitude de l'histoire, — est à la fois moins dramatique et plus vraisemblable. Le « calviniste expatrié » de VÉmile, « fugitif, sans ressources », est obligé d'entrer chez les catéchumènes « pour avoir du pain »; le Jean-Jacques des Confessions n'est venu, très librement et très gaillardement, d'Annecy à Turin que pour y entrer. « L"hospice pour les prosélytes » est une manière de mauvais lieu, dont les directeurs semblent des proxénètes; l'hospice des Confessions n'est certes pas le séjour de la vertu, et l'administration y est même indulgente au vice; mais, si l'on y voit des gestes malpropres, ce sont des camarades polissons qui les provoquent. Le « prosélyte », pour s'être refusé à des propositions « infâmes », est traité en « criminel »; on se contente de rendre à Jean -Jacques « le séjour de Ihospice désagréable ». Le « prosélyte » finit par s'évader, et le bon prêtre savoyard, qui s'intéresse à lui, <( n'hésite pas à favoriser son évasion»; Jean-Jacques, qui ne connaîtra
La reli.^iou Je J. J. Rousseau. — I. 4
l'abbé Gaime qu'au sortir de l'hospice, fait une sortie très régulière, dûment converti et rebaptisé ^.
Au reste, la sérénité, et même la sincérité, de ces deux récits n'est pas entière. Ce sont moins des histoires que des apologies. Pour un libre chrétien, qui se croyait affranchi de tout dogmatisme, comme l'auteur de VÉinile et des Confessions, ce geste catholique avait besoin d'excuses et de circonstances atténuantes. On comprend qu'il les ait cherchées plus volontiers autour de lui qu'en lui. Aussi tous ceux qui avaient été les artisans, les instruments ou les témoins de cette « conversion », il les a dépeints avec une clpreté satirique, où Ton sent encore très vivaces le dépit d'avoir cédé et la rancune de l'humiliation. Rancune et dépit qui sont surtout rétrospectifs. C'est en vain, qu'avec tout son art, il essaie de transformer cette abjuration automatique en un poignant drame de conscience, où les remords de l'apostasie ont prolongé la lutte jusqu'à la limite de l'héroïsme : l'aventure fut médiocre et courte.
Les Confessions sont ici fort copieuses - : elles accumulent les détails pour donner l'impression d'un long temps ; les jours, les semaines, les « mois » se passent en controverses. Par son érudition combativ^e, le petit Genevois embarrasse ses convertisseurs, les vieux sans éloquence, comme les beaux parleurs plus jeunes; et si, finalement, après (( plus de deux mois -^ » de claustration, il se laisse conduire à l'église métropolitaine, « pour y faire une abju. ration solennelle », ce fut par lassitude, par faiblesse, pour retrouver sa liberté, pour échapper à des contacts ignobles, et, du moins, après avoir opposé une résistance honorable.
Mais une humble pièce d'archives vient singulièrement
1. Cf. Profession de foi [47], 1-7 et notes, 527, Introduction, p. xxvr et suiv.