‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 75 sur 241 · Lettre citée à Mlle Giraud, X · texte numérisé non relu

Lettre citée à Mlle Giraud, X

2. Ce cahier semble bien dater de 1731 : cf. Th. Dufour [38], 164.

3. Confessions, VIII, 26, 68; Profession de foi [47], 19 et note 2.

son esprit avide, quoique innocent, enrichi par une expérience précocement achetée, devait trouver dans ces lectures diverses, dont les dernières avaient été conduites avec moins de fièvre et plus de méthode, une invitation à méditer par lui-même. La maison de Mme de Warenslui offrit, elle aussi, une petite bibliothèque, et, ce C{ui vaut mieux, une interlocutrice, avec qui prolonger l'entretien des livres. Il y avait, sans doute, des ouvrages de piété chez cette nouvelle convertie, que l'évéque d'Annecy et les prêtres les plus habiles de son clergé entouraient, dirigeaient, visitaient; mais Jean-Jacques ne nous eu a rien dit; on peut même s'étonner, qu'ayant vécu plus de dix ans au pays de saint François de Sales, il ait paru ignorer Vlntroduction à la vie dévote et le Traité de fainoar de Dieu; mais, si Rousseau les a lus chez Mme de Warens ou ailleurs, il est probal)le que cette imagination trop catholique n'aura pas su le gagner. Peut-être aussi pourrait-on supposer que la pupille de Magny avait conservé parmi ses conseillers s[)irituels quelques manuels de piétisme ; et, pour rester dans la limite des conjectures permises, il ne serait pas impossible que Rousseau eût connu par elle Béat de Murait. Quand Saint-Preux reproche amicalement à Julie de s'engouer pour Vinstinct divin, et la met en garde contre les « égaremenis » piétistes ^, ne serait-ce point en souvenir des conversations de Jean-Jacques avec sa « Maman »? Si, plus tard, Rousseau persécuté demande à Vlinilalion de Jésus-Christ de le fortifier dans son mépris du monde et dans le détachement des amitiés humaines ^, ne serait-ce point encore Mme de Warens qui lui en aurait fait sentir la vertu consolatrice? Aux heures de désarroi moral, elle

1. Nouvelle Héloïse (VI, vu), V, 35. La noie que Rousseau a jointe à cette lettre de Saint^Preux contient une définition des piétisles, où il y a peut-être plus de sympathie que d'ironie : « Sorte- de fous, qui avaient la fantaisie d'être chrétiens et de suivre FÉvangile ù la lettre ».

2. Lettre à Duchesne, du 20 janvier 1763, X, 15; cf. l'exemplaire de Vlmitation, qui a appartenu à Jean-Jacques, et que Tenant de Latour a décrit dans ses Mémoires d'un bibliophile [540J, 15-28.

cherchait un réconfort dans ce petit livre que les piétistes chérissaient K et le citait à Jean-Jacques lui-même comme un supplément d'Évangile 2.

Mais ce ne sont là que des conjectures plausibles; et les livres qui attirèrent d'abord l'attention du nouvel arrivant, si Ton en croit les Confessions, étaient des livres plus séculiers : c'était le Spectateur, les Devoirs de l'homme et du citoyen, par Pufendorf, le Dictionnaire de Bayle, les petits traités de Saint-Évremond, les Caractères, les Maximes, la.Henriade"\ « Elle avait, dit-il, si je puis parler ainsi, le goût un peu protestant ». Il ne veut point dire par là que la pensée protestante lui était sympathique comme telle, mais que les préoccupations familières aux écrivains protestants, l'esprit de critique, d'analyse morale et de libre recherche, correspondaient mieux à ses instinctives tendances. A ce point de vue, un Voltaire ou un Saint-Évremond étaient aussi « protestants », et même davantage, qu'Addison ou Pufendorf. En dépit de quelques flèches ironiques à l'adresse du catholicisme romain, le Spectacteiir n'offrait guère, même à un jeune catholique, que des propos édifiants ; et les Devoirs de Vhomme et du citoyen de l'excellent Pufendorf étaient d'une sagesse rassurante. Au contraire, Saint-Évremond était déjà inquiétant. Bayle davantage; mais la présence de V^oltaire dans une bibliothèque féminine était particulièrement significative. (( Rien de tout ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait », disent les Confessions'^. Et, sans doute, il est fort possible que VÉpître à Uranie n'eût pas encore pénétré dans les milieux provinciaux ^', mais l'auteur d'OEdipe, des Lettres philosophiques et de la correspondance avec le prince de Prusse pouvait

1. L'Imitation figure en tète sur la lislc des livres connsqués chez des piétistes en 1718 par le Conseil de Genève [.'iTl], 296.

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