Manuscrits de Neuchàtel [6 et
5. [6], 2" (Haller), 13^" (Montaigne), 14"' (Vauvenargues), BT" (Marivaux).
ciore de celte intelligence. Malheureusement, de ces cahiers d'extraits, si précieux pour le commentaire de Jean- Jacques, aucun de ceux qui nous ont été conservés ne paraît remonter au delà de 1750; ils nous font connaître ses lectures à une époque où, sans être encore pleinement lui-même, il avait déjà toutes ses idées essentielles. Ce qu'il serait infiniment désirable de retrouver, ce serait ses cahiers de jeunesse, car c'est alors qu'il a fait les lectures décisives. S'il a beaucoup lu à Genève étant adolescent, si même ces premières lectures ont pu laisser en lui, comme j'ai essayé de le montrer, des formules et des images durables, ce n'en étaient pas moins des lectures de fortune, où il épuisait au hasard la bibliothèque de son père et la boutique de la Tribu. Plus tard, à Paris, devenu « pour son malheur un homme de lettres ' », il parcourra bien des livres que ses relations ou les caprices de la mode lui imposeront. Mais le pensionnaire de Mme de Warens s'est fait une bibliothècjue choisie. Ce jeune désœuvré, que toutes les professions ont tôt fait de lasser, qui n'a su rester ni clerc, ni chantre, ni professeur de musique, ni employé du cadastre, ne sent qu'un goût persistant au milieu de ces caprices : celui des livres et de la morale. En c{iiète d'amour^ sans l'atteindre, il l'a pressenti dans quelques rencontres délicieuses, mais furtives, et il apporte dans les recherches intellectuelles toutes les ardeurs de son cœur insatisfait. « Maman » a été plutôt pour lui une initiatrice qu'une amante ; si elle a loué les Charmeltes, ce n'est point pour aller ensevelir dans les champs leur vie à deux, mais pour reléguer « Petit » dans cette solitude qu'il aimait, et se sentir elle-même plus libre à la ville dans ses nouvelles amours. Ne nous laissons point tromper par le récit trop habile des Confessions, qui transformerait les Charmeltes en un logis d'idylle -. Les lettres, plus exactes,
1. Lettre à M. J [essop], du 13 mai (?) 1767 (La minute de la réponse de Rousseau se trouve au verso de la lettre de Jessop [13]), XIl, 18.
2. Je parle ici de la maison louée à M. Nocray en juillet 1738, où Rousseau resta jusqu'au printemps de 1740. Mais il serait fort pos-
nous rappelleront * que Mme de Warens n'y lit à Jean- Jacques que de rares visites. Les Confessions elles-mêmes ont noté comme un jour privilégié le jour d'été ofi elle se promena seule avec lui -. L'imagination populaire se plaît bien gratuitement à reconstituer aux Charmettesje ne sais quel roman plus ou moins faisandé. En fait, cette petite maison, qu'il conviendrait d'appeler déjà un ermitage, n'abrita qu'une très studieuse retraite. L'étude fut pour ce jeune homme comme une revanche des déceptions de sa vie sentimentale, mais une revanche où il chercha les mêmes joies et la satisfaction des mêmes désirs :
Le cœur plus que l'esprit a chez moi des besoins '.
C'est avec ces u besoins du cœur » qu'il va vers les livres. Ceux dont il fait ses compagnons, ce ne sont pas tant les livres savants que « les bons livres », comme il dit'% ceux qui éclairent, édifient, réconfortent. Ces « bons livres », qu'il a, pour ainsi dire, découverts, tant il les aborde avec un esprit ingénu et fervent, que parfois il s'est procurés à grand'peine, ou qu'un conseiller très écoulé lui a mis en main comme un sûr viatique, tous ces livres de choix, qu'il lit dans la solitude, et dans une solitude chérie, sans que rien s'interpose entre lui et eux, deviennent, en quelque sorte, ses amis, ses confidents, ses maîtres, et presque les accapareurs de sa conscience. Les leçons qu'il en reçoit tombent dans une âme neuve, ardente, perpétuellement vibrante, qui prend toute chose,
sible que Mme de Warens eût loué aux Charmettes en 17-36 une maison voisine, comme elle y loua en septembre 1737 la maison Revil : cf. Mugnier [?)Q8 bis], 100. Rousseau lui-même semble autoriser cette conjecture, Confessions, VIII, 160. « Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie appartenant à M. Noeray ... Et ce serait peut-être dans l'une de ces maisons qu'il faudrait logor les souvenirs idylliques de I7;{G. Cf. mes Questions de chronoioijic ruu^^fnuiste [635], 37-41.
1. Cf. les lettres à Mme <le Warens, des 3 et 18 mars 1739, X, 29-31.