Nouvelle Héloîsc (VI, v), V, 17; Rêveries, IX
la vie comme les idées, les idées plus encore peut-être que la vie, non pas seulement au sérieux, mais au tragique. Pour une âme comme celle-là, les lectures sont des événements, et les plus considérables de tous, ceux dont la répercussion se prolonge davantage. Le Jean-Jacques d'alors, c'est celui qui, à une méchante représentation d'Alzire par une troupe de province, est ému jusqu'à perdre le soufileS jusqu'à suffoquer de palpitations; c'est celui qui avouait que « la lecture des malheurs imaginaires de Cleveland, faite avec fureur et souvent interrompue, lui avait fait faire plus de mauvais sang que les siens - » ; c'est celui dont nous verrons que les écrits de Port-Royal troublaient la sécurité, et qui, pour avoir lu trop de méditations sur le petit nombre des élus, se persuadait qu'il serait damné ^ Si nous pouvions refaire toutes ces lectures de Jean-Jacques, pendant les années des Charmettes, relire les textes qu'il a copiés, nous arrêter avec lui aux pages qui l'ont illuminé ou troublé, nous aurions, je crois, presque tout le secret de son système, ou, du moins, de sa religion. A défaut des cahiers de notes, qui peut-être nous auraient livré ce secret, il nous reste d'importants fragments, dont quelques-uns ne sont guère que des lectures commentées ou paraphrasées. Il nous reste surtout le Verger de Mme la baronne de Warens, — mince plaquette qui parut en 17:^9'% et dont les cent cinquante-six vers, pleins de choses et de faits, constituent un vrai chapitre de mémoires pour ces années de vie intérieure, où l'autodidacte des Charmettes a terminé son éducation. L'épitre est médiocre, et le poète malhabile; mais il se raconte si complaisamment; j'allais dire si innocemment! C'est déjà le
1. Lettre à Mme de Warens, du 13 septembre 1737, X, 19. Cf. Bernardin de Saint-Pierre, J. J. Rousseau [154], 47 : « dans sa jeunesse, il eut des palpitations si fortes, (|u'on entendait les battements de son cœur de l'appartement voisin ».