Réponse au « Mémoire » anonyme, etc., XII
cette unité délan et d'inspiration tient encore lieu à Jean- Jacques de philosophie, ou plutôt de système. Il subit, sans doute, la contagion de la mode; il a des épithèles ironiques pour les « égarements >> de Descartes, Sublimes, il est vrai, mais frivoles romans;
il semble bien tenir pour exacte « l'histoire des idées » telle que Locke l'a écrite dans VEssai; mais c'est avec Leibniz et Malebranche qu'il (c examine les lois des pensées », et, s'il cite Newton, il proteste aussi contre l'entraînement des systèmes :
J'abandonne bientôt l'hypothèse infidèle, Content d'étudier l'histoire naturelle.
Cette attitude est symbolique; elle vaut pour le reste de ses méditations. C'est une attitude d'humilité intellectuelle ît de soumission aux faits, qui implique la défiance a 'égard de la pure raison, et prépare l'obéissance au sentinent. Ainsi ce rêveur indépendant se borne à faire provision de matériaux pour les théories de l'avenir, et, libre le toute entrave doctrinale, se laisse prendre aux idées luivant les intuitions du cœur.
Il a, dans les Confessions^ analysé avec finesse cet état l'indifférence rationnelle. « En lisant chaque auteur, nous lit-il, je me fis une loi d'adopter et suivre toutes ses idées, ians y mêler les miennes, et sans jamais disputer avec ui. Je me dis : Commençons par me faire un magasin "idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que lia tète en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et hoisir.... Au bout de quelc[ues années passées à ne penser xactement que d'après autrui, sans réfléchir, pour ainsi ire, et presque sans raisonner, je me suis trouvé un ssez grand fonds d"acquis pour me suffire à moi-même et enser sans le secours d'autrui.... Pour avoir commencé ird à mettre en exercice ma faculté judiciaire, je n'ai pas ouvé qu'elle eût perdu sa vigueur ; et, quand j'ai publié
J. YIIl, 169-17U.
La religion de J. J. Rousseau. — I, 7
mes propres idées, on ne m'a pas accusé d'être un disciple servile et de jurer in verba magislri. » Non, sans doute! Rousseau n'a pas été un « disciple servile »; et quand, plus tard, dom Joseph Cajot, bénédictin, écrira ses Plagiats de J. J. Rousseau ', ce pamphlet de pédant à courte vue prouvera peu. Il n'en est pas moins vrai que c'est dans son « magasin d'idées » que Rousseau a puisé prescpie toutes celles dont il a fait la fortune. Précisément parce qu'entre vingt et trente ans il était sans système, sans philosophie, il n'en était que plus tiocile à tous les vents de l'esprit; mais cette docilité, ou plutôt cette instabilité, ne l'a pas conduit à la servitude : au contraire, elle permettait à l'originalité du tempérament de s'affirmer tout entière; et l'on peut dire que le manque de première culture, la vie provinciale, puis la solitude, en épargnant à Jean-Jacques la tyrannie des systèmes tout faits, en abandonnant à son moi profond ses destinées spirituelles, l'ont définitivement émancipé. Sa sensibilité impétueuse a pu ainsi accueillir avec transport et sans réserve telle idée que lui présentait un livre, peu connu parfois, et dont il expérimentait tout à coup au dedans de lui la vérité profonde. Il nous a raconté en une page célèbre-, comment, sur la route de Vincennes, dans une minute inoubliable, il eut brusquement la révélation, à la fois délicieuse et troublante, de tout son système. Je ne crois pas me tromper en affirmant que cette révélation suprême avait été précédée d'autres révélations partielles, peut-être oubliées plus tard, mais qui gardaient leur action secrète, et qui, en se coordonnant, l'ont acheminé peu à peu vers la doctrine de sa maturité.
Représentons-nous, par exemple, le solitaire des Charmettes feuilletant l'un de ces manuels de vertu, qui sont ses livres de chevet, et rêvant à cette exhortation : « N'attendez pas que la vicissitude des temps et la révolu-