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source de tout vrai bonheur, dénonçait la fourberie rancunière des bigots, et négligeait les mystères du dogme, pour exalter la morale, où résidait, selon lui, l'essentiel du christianisme', f- A un esprit philosophique, qui le rend capable d'impartialité, dira plus tard Marie liuber -, il joint un fond de respect pour la religion qui transpire partout, — deux caractères en eux-mêmes très compatibles, mais qui, pour le malheur de notre siècle, se trouvent rarement réunis )>. Addison était déjà, comme le Vicaire Savoyard, un croyant philosophe, mais plus timide, sinon plus inconséquent-'.
Le Spectateur français prolongeait, sans doute, pour Jean- Jacques la leçon du Spectateur anglais, mais en y apportant peut-être plus d'ironie, de subtilité, et aussi d'émotion. Si mondain, ou plutôt si sociable, qu'ait été l'auteur de VÉpreuve et de Marianne, si raffinés que fussent son esprit et son style, il y avait cependant chez cette âme religieuse, sensible, susceptible et irascible, chez cet ennemi des l)hilosophes libertins, et de Voltaire en particulier, de quoi faire comme un devancier préraphaélite de Jean-Jacques. Son Spectateur et son Indigent philosophe donnent souvent l'inqiression d'un Rousseau adouci, estompé; ce serait même, par endroits, du Rousseau authentique, si, tout d'un coup, la phrase ne devenait trop spirituelle, ou si l'éloquence ne tournait court brusquement. Que de fois, en parlant des riches, des faux dévots, des pures « voluptés » que laisse la vertu, du devoir essentiel à l'homme, — qui n'est pas d'être savant, mais d'être bon, — de Tincrédulilé, cette (c méprise funeste qu'un cœur corrompu fait faire à l'esprit », des philosophes « arrogants », ces « Messieurs
1. Cf. Le spectateur [199], II, 119-132, IV, 41o4I9, III, 83, VI, 79, 410, II, 346, V, 33-37, etc.
2. Réduction du « Spectateur amjlais », « Avertissement du réducteur .) [28.3], I, p. vn.
3. Cf. les rapprochements entre la doctrine du Vicaire et celle du Spectateur dans mon édition de la Profession de foi [47], 129, 21", 229, 249, etc.
les véridiques », qui prétendent servir la vérité et ne servent que leur vanité, — Marivaux trouve des paroles émues et vibrantes, auxquelles Jean-Jacques fera écho • . Ainsi la plupart des livres dont il s'entourait maintenaient autour de lui une atmosphère chrétienne, elle confirmaient davantage dans cette persuasion que la foi seule peut donner à la vie, comme à la pensée, un sens et un réconfort. Déjà pourtant on a pu voir que plusieurs d'entre eux travaillaient indirectement à énerver son catholicisme ; et, sans le détacher encore des dogmes précis, prêchaient lindifférence aux discussions purement spéculatives de la théologie. D'autres livres, d'ailleurs, qu'il lisait avec passion ou curiosité, devaient l'acheminer vers des questions troublantes. Si la lettre à M. de Franquières est exacte, .lean-Jacques aurait eu, dès les Charmettes, sinon des doutes, du moins des inquiétudes, et aurait senti le besoin de se raffermir lui-môme dans sa foi. Il lisait les Essais 2. N'y trouvait-il donc, comme il le dit dans le Verger, qu'à Rire tranquillement de l'humaine misère?
Montaigne ne lui suggérait-il pas => que les lois de la conscience se réduisent aux préjugés de la coutume et participent à leur instabilité, que la religion est affaire de géographie, que le monde offre un spectacle incohérent, où l'on ne voit guère place pour une Providence? 11 lisait Pope *, Pope qui le « consolera » plus tard par son robuste optimisme % et qui peut-être le consolait dès maintenant. Mais Pope refusait de s'associer à tous ces Te Deum complaisants qui faisaient de l'homme le roi du monde, le centre de la création. Sa Providence, bien générale, était aussi bien lointaine; et le Dieu que chantait ce poète catholique était moins le Dieu des chrétiens que
1. Spectateur [223], 41-42, 403-404, 520-521, 48, 315-319, 291, Imliqent, 105-10'.).