‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 109 sur 239 · A Du Peyrou, lettre du 14 mars 1765, XI · texte numérisé non relu

A Du Peyrou, lettre du 14 mars 1765, XI

7. Vision de Pierre de la Montagne, dit le Voyant, III, 273-278; Confessions, IX, 64; lettre du pasteur Henri-David Petitpierre à Rousseau, "du 25 septembre 1765 [540], 288-289.

sans phrase sonore, sans violence, sans anathème. On sentait que la rupture était définitive entre l'Église protestante et lui '. La participation à la Sainte-Cène, qui avait « fait sa consolation » juscju'au début de 1765, il se l'interdisait maintenant. Après avoir entendu prêcher contre lui, il avait préféré ne plus rentrer dans une église où on laissait entendre qu'il était une manière dantechrist. Qu'a besoin M. de Montmollin, s'écriait-il, d'une excommunication en règle? a Craint-il que je me présente pour communier de sa main? Qu'il se rassure : je ne suis pas guerri aux communions, comme je vois tant de gens l'être; j'admire ces estomacs dévots, toujours si prêts à digérer le pain sacré; le mien n'est pas si robuste^ ». Je crois bien que désormais il na plus communié : librement il s'est excommunié d'une Église dont il ne se sentait plus le fils. Un mois après avoir écrit cette lettre à Du Peyrou, Rousseau quittait Motiers en fugitif. Le dimanche 1''' septembre, M. le professeur avait prêché sur ce texte : « le sacrifice des méchants est en abomination à l'Éternel ». Peut-être, dans ses termes stricts, le sermon du pasteur était-il inoffensif ^; mais l'état des esprits autorisait les interprétations agressives. Avant le dimanche suivant, les paroissiens de Montmollin avaient commenté à coups de pierres le sermon de leur pasteur contre le « méchant »; et le prophète de « la montagne » s'enfuyait, sous l'émeute, vers le lac de Bienne, jusqu'à ce que la persécution bernoise l'obligeât de quitter pour toujours » cette terre homicide », qu'il avait crue une c terre de justice et de liberté '' ».

1. Lettre du 8 août 17(Jo. XI, 201-274. ^, 2. Id., 208. Cf. Confessions, IX, (il ; lettre au comte de Tonnerre,

V 7 du l^S septembre 17B8.' XII. 102.

.3. Cf. l'analyse ofîicielle que le diacre J. J. bner en a faite pour le Conseil d'État [341], 2ol-252.

4. Confessions, IX, 81; au maréchal de Luxembourg, lettre du 16 juin 1762, X, 317 ; cf. encore Confessions, IX, 79; lettre à Du Peyrou, du 6 avril 1703, XI, 238.

De cette tragi-comédie ecclésiastique, qui avait duré trois ans, et où ses nerfs, plus que son intelligence, avaient été mis à l'épreuve, il lui restera une immense lassitude et une invincible défiance à Tégard de tous les clergés. Mais, dans les explications où la lutte Tavait contraint, s'il n'apporte pas de doctrine nouvelle, — en commentant, du moins, celle de son Mcaire, il nous permet de la mieux comprendre.

Disons-le, en effet, tout de suite : ni la Lettre à M. de Beaumont, ni les Lettres de la montagne, n'ajoutent rien au système religieux de Rousseau. L'homme qui, à si grand effort, s'était constitué une foi, pour sauver sa personnalité religieuse de la presse encyclopédique, n'était pas fait pour battre en retraite devant des arguments d'Église. Au reste, comme chez tous les timides ardents, la plus grande force de Rousseau était peut-être sa force de résistance, ou, d'un mot plus exact, sa ténacité. Ses lettres sont là pour attester que jamais des amis, si chers fussent-ils, n'ont pu modifier chez lui un sentiment déjà formé ou une résolution déjà prise : leurs critiques ou leurs avis n'ont jamais fait que les fortifier, en l)rusquant les actes. 11 était ainsi dès 1748, quand il repoussait les conseils d'Altuna, et se retranchait un peu farouchement dans son moi; tel il est encore — et plus àprement, parce qu'il a fait au dedans de lui l'expérience de son génie, — quand, de la Sorbonnc ou de Genève, lui arrivent les sommations de plier. Ces sommations iin[)(''ricuses ne seraient même parvenues qu'à le rejeter, p(Md-èlre un instant, vers le camp « philosophique », s'il n'avait senti qu'il y était, pour le moins, aussi détesté que dans l'autre camp, et si sa dignité lui avait permis d'y revenir en transfuge. Ayant brûlé tous ses navires, et s'élant placé, comme dira Lamourette, « sur la ligne de séparation de l'Évangile et de la

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philosophie' ->, il est obligé de se défendre dans cette mince presqu'île, où, des deux côtés, les flots montent à l'assaut. Sous peine de n'être plus rien, il ne peut plus ne pas iTsIer le môme. L'ardeur de la lutte et les exigences de la lipiislc lui permettront seulement de se porter avec force, dans un mouvement de brusque oscillation, de l'une à l'autre limite du domaine exigu où il s'est volontairement enfermé.

Sur quelques-uns des dogmes essentiels de la théologie chrétienne, les deux pamphlets de trousseau semblent d'abord préciser, dans un sens plus radical ou même plus négatif, les insinuations et les doutes du Vicaire; mais ce n'est là qu'une première impression; à y regarder de plus près, ces négations apparentes, — qui sont pleinement, du reste, dans l'esprit tlu Vicaire, — trouvent, en quelque sorte, leur contrepoids dans les affirmations formelles d'un christianisme qui ne veut plus se laisser suspecter. C'est ainsi que l'auteur de la Lettre à M. de Beaiunont paraît congédier tous les missionnaires et leurs révélations, en homme qui n'a pas oublié les Pensées philosophiques, et qui se complaît, comme le Diderot de 1746, dans la chimère d'une (c religion universelle- ». C'est à cette religion raisonnable, utile et peu compliquée, que va toute sa tendresse; et les autres ne lui semblent mériter la tolérance que dans la mesure où elles ont gardé l'essentiel de celle là. X toute révélation qui prétendrait se légitimer par des miracles, il oppose une lin de non-recevoir absolue. Croire aux miracles, autant vaudi'ait croire aux vampires ou aux convulsionnaires de Saint-Médard. Un miracle, ou soi-disant tel, même constaté par un témoin de bonne foi, ne prouve rien, pas même qu'il est un miracle. Pour pouvoir être certain qu'il y en eût, il faudrait connaître tous les secrets de la nalure, les réserves de ses forces et les

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