‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 132 sur 239 · Contrat iocial, III · texte numérisé non relu

Contrat iocial, III

3. Lettres à Voltaire, du 18 août 1756; à Marcel de Mézières, de juillet 1762, X, 131, 135.

qui a trouvé, son unité dans le pacte social, un principe de cohésion et d'élan? TÉtat sera-t-il, par lui, plus un, plus fort, plus vivace? Mais ce mot de christianisme recouvre des religions fort diverses d'esprit. Lorsqu'il est organisé en Église universelle, c'est-à-dire catholique, le chrisi tianisnie superpose à la législation de l'L^tat une autre : législation, au souverain un autre souverain : il « met l'homme en contradiction avec lui-môme », et brise « l'unilé sociale »; il ne peut être que néfaste à l'État. On le voit « si évidemment, que c'est perdre le temps que de s'amuser à le démontrer ». — Réduit à sa forme primitive, à ce vrai théisme évangélique, « qu'on peut appeler le droit divin naturel », il établit entre les hommes une fraternité sainte, dans l'amour du Père commun; et la société où il les rassemble se prolonge par delà la mort. Mais, précisément parce qu'elle a son point d'aboutisse ment en dehors d'elle, la société chrétienne ne peut jamais s'incorporer à l'État. « La patrie du chrétien n'est pas de ce monde »; sa patrie terrestre ne peut que lui être à demi étrangère. Il n'est pas seulement cosmopolite et humanitaire: il se meut avec aisance dans les pensées de l'au-delà. L'État, pour vivre, a I^esoin d'un minimum ^dej)aga nisrne : il est à lui-même son dieu-; il veut être le dieu de ceux qui le font vivre. <( 11 n'y a que les vices des hommes qui le rendent nécessaire, il n'y a que les passions humaines qui le conservent ». Sa prospérité et sa gloire ont besoin d'âmes ardentes, riches en concupiscences, âpres à la liilte, désireuses de vaincre, sollicitées i)ar toutes les grandeurs de chair que le chrétien méprise. Une république chrélieiiin' niaiiquerait de force autant que de désirs : paralysée par son iiléal, elle serait à la merci d'un ennemi sans scrupule ou d'un factieux. « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance », à tout le moins t renoncement et humililé. ^ Les vrais chrétiens sont fails 1 pour être esclaves » : leur remède à la tyrannie, comme à [la défaite, comme à toute souffrance, c'est la résignation. Une ré|)ublique de vrais chrétiens n'est plus une repu-

bliquc humaine : parler d"tm État chrétien, c'est déjcà se contredire '.

Dans la pensée de Rousseau, cette objection ne saurait être décisive contre le christianisme. Quand bien même le christianisme serait totalement incompatible avec l'état social, il n'en garderait pas moins sa vertu divine. L'état social, s'il n'est pas un pis aller, n'est pourtant pas l'état de nature. Quoi de surprenant, si la religion de la nature n'est point faite pour lui! Mais cette critique toute logique d'un État chrétien fausse le problème réel. Pourquoi s'attardera démontrer qu'une république chrétienne serait inviable et contradictoire? Le vrai chrétien, intégral et conséquent, est lui-même aussi chimérique que l'État chrétien-. « S'il était permis, disait Rousseau dans la Préface de Narcisse, de tirer des actions des hommes la preuve de leurs sentiments, il faudrait dire qu'il n'y a pas un seul chrétien sur la terre ». Ce qu'on aurait pu croire une boutade, quand il ne songeait pas encore à sa théorie du Contrat, était devenu, quelques années plus tard, une conviction et l'argument d'un syslèiiie : « Ce serait un grand hasard, déclarait-il à M. de xMalesherbes, s'il y avait un seul chrétien sur la terre ' ». Le chrétien que la vie nous i)résento, même le meilleur, le plus proche de son idéal, est encore trop attaché à la terre pour s'en désintéresser. Qu'on propose, si l'on veut, aux femmes chrétiennes l'exemple de « la magnanime Judith ». Celles qui suivront sa trace pourront être des citoyennes, voire des héroïnes, mais leur christianisme sera peu gênant*. Ainsi il restera toujours, même chez les chréUens de pratique, assez d'humanité, c'est-à-dire assez de vices et de passions, pour faire vivre un État. Alors leur christianisme inconséquent,

1. Contrat social, III, 3SG-387; I'->^ Lettre de ia montagne, III, 131; leUre à Usteri, du 18 juillet 1703 [43], 74-75.

2. Leilrc à Usteri, du 18 juillet 1763 [43], l"i[ cf. encore Profession de foi [47], 451-433; /''■ Contrat social [33], 24G, unie 5.

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