‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 133 sur 239 · Lettre à Usleri · texte numérisé non relu

Lettre à Usleri

mais plus humain, reprendra tous ses avantages, en redevenant un sim|)le conseiller de douceur, d'union, de soumission à l'autorité, el méritera tous les éloges que l'auteur de VÉinile accordait à sa bienfaisance sociale'. On arrive donc à cette conclusion, dont le paradoxe apparent ne nous étonne plus : le christianisme intégral, — d'ailleurs irréalisé et irréalisable, — est la destruction de l'État; le christianisme dilué, fragmentaire et tempéré de passions lerreslres, contribue précisément à la consolidation de l'État.

Dans cette mission conservatrice, il deviendra un agent d'autant plus salutaire qu'il contrariera moins l'unité de l'État et le fonctionnement de la volonté générale, qu'il éliminera davantage tous ses principes intérieurs de désunion, c'est-à-dire les principes pro[)rement théologiques sur lesquels l'accord reste impossible. ÎNlais, ainsi ramené à une doctrine plus* humble et moins logique, le christianisme n'aura guère plus d'efficacité que toutes les autres religions qui prêchent les mêmes vertus, parce qu'elles acceptent les mêmes dogmes générateurs de ces vertus. Donc, du point de vue politique, ce n'est pas l'intérêt de l'État de préférer telle religion à telle autre. 11 réservera aussi bon accueil à toute religion qui aura le même degré de bienfaisance sociale; ou plutôt, il se désintéressera, dans ces religions, de tout ce cjui n'a pas cette valeur pratique, et ne donnera sa consécration qu'à celles-là seule ment qui contiennent ces principes généraux de sociabilité, ou, si l'on veut, cette religion essentielle. C'est môme, — si l'on ne tenait pas compte du passé ou des traditions, — son intérêt théorique de se borner à cette religion essentielle, qui est à la fois le théisme, ou la religion de la nature, et comme le résidu des principales religions 2.

Si le Vicaire Savoyard, dont la Profession de foi contient

1. Profession de foi [il], 461: /''-• LcUrc de la monlagnc, 111, 12'.)-i;î!.

2. Lettres à Voltaire, du 18 août 1750; à A[iitoine] A[udoycr], du 5 juin 1763, X, 1.32, XI, 67; Lettre à M. de Beaiimont, IH, 93.

précisément <( ces dogmes essentiels à fordrc moral » et à l'ordre social', établissait quelque part une reli- ! gion dans un pays neuf, '( il établirait une forme de culte aussi simi)le que sa croyance »; et sa religion « serait la plus utile aux hommes par sa simplicité ^ même. Dégagée de tout ce qu'ils mettent à la place des j vertus, et n'ayant ni i-ites snperstiti* ux, ni subtilités dans' la doctrine, elle irait tout entière à son vrai but, qui est la pratique do nos devoirs. Les mots de dévot et d'orthodoxe y seraient sans usage; la monotonie de certains sons articulés n'yserfiit pas la piété; il n"y aurait dimpies que les méchants, ni de fidèles que les gens de Ijien- ». Les dogmes de cette religion seraient, comme l'Élat les exige, « clairs, lumineux, frappants par leur évidence »; ils seraient, eux aussi, « simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois », tel serait le credo sommaire du citoyen idéal... et du Vicaire Savovard \

Mais — et c'est ici cjue la thèse de P»ousseau prend toute sa rigueur, à première vue, contradictoire — cette religion essentielle l'est dans tous les sens du mot. Elle est, pour l'État, la religion essentielle : elle est surtout essentielle à l'État; '< dans la composition du corps politique », la religion, non seulement « peut », mais « doit entrer comme partie constitutive ». L'État, cjui repose tout entier sur la justice, cjui a besoin de trouver dans tout le corps social l'obéissance aux lois et la pratique du devoir, a donc

\. Lettre à Moultou, du 21 avril ITGI, X, 2:i7.

Page 1