‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 14 sur 239 · Allégorie sur la révélation · texte numérisé non relu

Allégorie sur la révélation

équilibre parfait entre les choses et lui, il éprouvait plus fortement et plus suavement ce qu'il avait déjà ressenti : la bonté naturelle de l'homme; et son imagination, libéi'ée, purifiée, excitée par la solitude, lui refaisait au dedans de lui un âge d'or*

Entre cette vie de délectation intérieure et la vie fiévreuse dé^ dispersion livresque ou mondaine, qui restait celle de ses amis « philosophes », le fossé se creusait chaque jour davantage. Une amitié nouvelle eût été désormais impossible; mais les vieilles amitiés pourraientelles môme subsister? Jean-Jacques avait senti très vite, à peine installé à TErmitage, que Grimm et Diderot ne comprendraient pas son rêve de solitaire, et le traiteraient en transfuge. Dès le 12 août .1756, il écrivait à Mme d'Épinay une lettre un peu inquiète, où, après avoir « savouré les beautés de son habitation et les charmes de son entière liberté », il déclarait qu'une seule chose manquait à sa félicité : les plaisirs de l'amitié. Il comptait peut-être sur le crédit de Mme d'Épinay pour lui ramener quelquefois les compagnons très chers de sa vie passée; mais déjà, tout en les réclamant, il avait comme le pressentiment qu'ils étaient perdus pour lui, et, d'un mot, qui voulait être badin, mais où l'appréhension se dissimulait à peine, il disait : (^ mon ancien ami Diderot », « mon ancien ami Grimm ' ». Quand le dur effort de réflexion eut restauré au dedans de lui les grandes vérités « consolantes », et qu'il se fut tourné vers Dieu, disons même vers Jésus, avec une àme plus « attendrie », il sentit bien que cet « attendrissement », qui le rapprochait de l'Évangile, l'éloignait de la « philosophie »; mais ses amitiés étaient trop anciennes, trop nécessaires

encore à sa tendresse, pour qu'il pût se représenter la vie sans elles : il voulait ne point retirer son cœur à ceux qui l'avaient reçu et fermer les yeux sur l'inévitable différend qui allait les séparer.

Dans le brouillon de sa grande lettre à Voltaire, en prenant leur défense contre des ennemis fictifs, je me demande si ce n'était pas lui-même qu'il essayait de persuader. <( J'ai, disait-il, des amis respectables, qu'on accuse de scepticisme en matière de religion. Quant à moi, je m'abstiens à leur égard dun examen téméraire, qui n'intéresse ni la société, puisqu'ils sont honnêtes gens, ni euxmêmes, s'ils sont de bonne foi ». 11 ajoutait qu'il ne voulait, comme Dieu, « les juger que sur leur cœur et non sur leur raison ». Pour lui, sans doute, il croyait en Dieu; mais, chez ses amis incrédules, « un cœur droit rachetait en eux une erreur involontaire )>. Continuant à s'échauffer, il déclarait préférer leur infidélité vertueuse à « une foi morte, sans les œuvres »; et il terminait ce plaidoyer imprévu en s'emportant contre les « cafards », qui réclamaient pour les « philosophes » les persécutions des gouvernements. « Je suis bien surpris, disait-il, qu'on tolère depuis si longtemps en certaines gens cette infâme et sainte coutume d'accuser d'impiété les philosophes qu'ils n'ont pu convaincre d'erreur, et de persécuter l'auteur dont ils ne peuvent réfuter l'ouvrage' »,

Toute cette curieuse apologie des « philosophes » a disparu de la rédaction définitive. Jean-Jacques n'aurait-il pas senti que cette indignation un peu factice- ne traduisait pas exactement ses impressions personnelles? et ne souffrait-il pas déjà de voir entre eux et lui tomber la herse religieuse? De l'autre côté, où l'on ignorait peutêtre encore le travail secret qui se faisait à l'Ermitage, on

1. Brouillon de la lettre du 18 août 1756 [12 C], 5"°. Je ne donne que le dernier état du texte.

2. Par un contraste piquant, le morceau qu'on vient de lire précède immédiatement, dans le brouillon, le projet de << profession de foi civile ».

en savait assez pour tout craindre. Le seul fait de vivre au coin d'un bois, dans une petite maison solitaire, d'y vivre et de s'y trouver bien, d'y vivre et de déclarer qu'on y vivra toujours, avait de quoi déconcerter et irriter « ces Messieurs ». Pour Grimm et DHolbach, pour Grinini surtout, parisien passionné, comme on ne l'est que quand on n'est pas de Paris, vivre hors de Paris, c'était, par excellence, commettre le péché contre les « lumières ^ ». Diderot, ami despotique, pour qui Jean-Jacques avait été jusque-là une manière de disciple, ne voyait pas sans dépit cette vigoureuse intelligence lui échapper. A tous, ce solitaire sylvestre, qui vendait ses livres et prétendait se nourrir de sa propre substance, apparaissait comme un paradoxe et un reproche vivants. Ils ne savaient encore s'ils devaient s'en irriter ou s'en scandaliser davantage. Leurs lettres traduisent ce malaise et cette hésitation. Quand ils virent approcher l'hiver sans voir revenir Jean-Jacques, tous ces hommes, qui étaient pourtant ses cadets, lui écrivirent comme à un grand enfant, qu'on essaie de ramener au bon sens par des plaisanteries. <c Portez-vous bien, munissez-vous contre le froid dans votre guérite militaire et philosophique », lui écrivait le jeune Deleyre, brave garçon peu subtil, et l'un de ses plus chauds admirateurs, mais qui subissait facilement l'influence de Diderot et des écrivains du Journal encyclopédique -. Son ironie n'était qu'un écho. La boutade, que Rousseau gratifiera plus tard de « plaisanterie amère », était, d'ailleurs, inoffensive, et n'aurait pas troublé un sage plus rassis. Mais tout autre se fût regimbé devant l'affront public que lui réservait Diderot. Dans les derniers jours de 1756, Jean-Jacques recevait de son ami l'hommage du Fils naturel. Dans cette

1. Sur cet état d'esprit et sur « la sainte ligue » des « amis » de Rousseau, cf. les récils de Dusaulx [490], 27-29, et de Cerutti (Décembre 1789) [65], 1568, qui ne se rapportent pas précisément à ces années de l'Ermitage, mais qui aident à les comprendre.

2. Lettre du 13 octobre 1756 [27], l. 149; Recueil épistolairo de Rousseau [14], 116; Confessions, VllI, 304 et 307.

pièce « vertueuse », une femme qui avait des « mœurs » disait à un jeune homme : « J'en appelle à votre cœur, interrogez-le; et il vous dira que l'homme de bien est dans la société, et qu'il n'y a que le méchant qui soit seul «. Jean-Jacques se sentit non seulement atteint, mais visé; et il n'avait pas tort. Nul doute que Diderot eût songé à lui en formulant « cette dure sentence ». Sa réponse aux plaintes de Jean-Jacques le montre assez : « Vous n'êtes pas de mon avis sur les ermites, lui écrivaitil. Dites-en tant de bien qu'il vous plaira; vous serez le seul au monde dont j'en penserai; encore y aurait-il à dire là-dessus, si Ton pouvait vous parler sans vous fâcher... Adieu, le citoyen; c'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite' ». Tout le reste de la lettre, comme la lettre suivante, abonde en insinuations agressives, qui auraient exaspéré une âme moins ombrageuse que celle de Rousseau. Il y avait là une inquisition intolérable, qu'aucune amitié ne pouvait justifier, et qui laissait deviner, entre les deux hommes, une hostilité ou, du moins, une opposition grandissante. Derrière les petits griefs qui s'échangeaient, c'étaient deux conceptions de la vie qui se trouvaient aux prises.

Mais, pour venir à bout d'une amitié si ancienne, qui avait été si douce à tous deux, et dont les souvenirs ne pouvaient se chasser en un jour, des raisons intellectuelles et morales, si décisives qu'elles fussent, ne suffisaient pas à justifier une rupture, d'autant plus que les causes religieuses du conflit étaient encore latentes, plutôt pressenties que formulées, A cette amitié, qui avait été d'abord une amitié sentimentale, et cjui avait donne satisfaction aux besoins du cœur, c'étaient des griefs sentimentaux qui, seuls, pouvaient occasionner la rupture, sinon la rendre définitive.

1. Fils naturel, IV, 3 [301], 66; Confessions, "VIII, 327; lettres de nonsse.ui et de Diderot (janvier 1757), X, 138-139 [27], I, 272-275; Emile, II, 73; Profession de foi [47], 251 et note 1.

On les connaît, ce qui ne vent pas dire qu'on puisse encore les juger. Pour pouvoir répartir équitablement, dans cette aventure, les torts et les responsabilités de chacun, il faudrait un récit minutieux, jour par jour et presque heure par heure; il faudrait surtout un historien, peut-être introuvable^ dont la sérénité surpassât encore la finesse et l'exactitude ^ Mais ici les faits tout bruts nous suffisent, si, par eux, nous pouvons comprendre la genèse des sentiments qui ont achevé de mûrir la pensée de Rousseau et d'émanciper son cœur. Cc' drame de l'Ermitage ])araît en impliquer deux, qui ont chacun leur point de départ et leur dénouement particulier, mais qui, matériellement, se pénètrent de place en place, et qui, moralement, spirituellement, n'en font qu'un. Dans la double rupture de .Jean-Jacques avec Mme d'Épinay et Mme d'Houdetot, ce sont les mômes acteurs qui jouent les grands rôles : ils ne disent pas les mêmes paroles, mais ils parlent sur le même ton. C'est un même levain qui fait fermenter les passions de chacun ; et ce levain, c'est l'âme de Jean- .Jacques.

La solitude bucolique de l'Ermitage: cette espèce de trouble exaltant où la mélancolie de l'automne, puis les appels printaniers, peuvent jeter une chair frémissante et inquiète; l'inévitable revanche que devait amener chez lui cette vie oisive, reployée et détendue, après une vie trop intellectuelle, trop mondaine, où il avait pu soulager ses sens, mais non son cœur; cette tristesse ardente, plus ardente peut-être que triste, qui ne laisse pas d'enfiévrer un homme de quarante-cinq ans, lorsqu'il voit la vieillesse se lever sur son âme encore jeune de désirs, et qu'il se refuse à en accepter l'humiliation, sans avoir, une fois au moins, senti couler au dedans de lui la plénitude de la sève humaine; — toutes ces émotions convergentes empor-

1. L'étude de M. Eugène Ritter sur Rousseau et Mme d'Houdetot [84], 11, 1-108, peut olîrir comme le canevas de ce récit qui nous manque. C'est là, du moins, que se trouve actuellement l'exposé le plus impartial, à mon avis, de toute cette affaire.

tèrent ce poète dans une effervescence sentimentale, où le souvenir de ses anciennes et insatisfaites amours mit une flamme nouvelle. Thérèse, âme épaisse et frivole dans un corps qui restait jeune, ne pouvait plus satisfaire ce besoin d'amour, qui s'épurait en s'enfiévrant. La vieille mère Levasseur, qui ne lâchait point sa fille d'un pas, suffisait, du reste, par sa présence importune, à faire évanouir l'idylle, et rejetait Rousseau en plein rêve. Il se le faisait beau et délicieux à souhait. Dans « le monde enchanté » que lui ouvrait son imagination impatiente, ce « berger extravagant se voyait entouré d'un sérail de houris », aussi tendres que faciles, et « s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'homme ^ ».

C'est parmi ces jours d'ivresse que Mme d'Houdetot vint offrir à ces sentiments, qui seraient demeurés, sans elle, chimériques et stériles, un point de concentration, et presque une réalité. Cette femme de trente ans, d'une laideur un peu gauche, mais vive et gracieuse, d'une bonté facile, mais sans élan, qui faisait bonnement et mollement, à tous ceux qui le désiraient, l'aumône de sa douceur et de son charme, ne sut pas les refuser à Jean-Jacques. Saint-Lambert, qui l'aimait, et pour qui elle gardait jalousement une fidélité conjugale que M. d'Houdetot n'avait pas su mériter, Saint-Lambert, quoique loin d'elle, continuait à remplir son cœur. Mais, en attendant que l'armée lui rendit son amant, elle écoutait volontiers la chanson amoureuse de Jean-Jacques, sans paraître penser, et sans penser peut-être, que cette chanson s'adressait à elle, tant son amour était fixé, et fixé au loin. « Nous étions ivres d'amour l'un et l'autre, écrit très justement Rousseau 2, elle pour son amant, moi pour elle ». Il était donc à ses côtés comme un musicien, qui supplée pour nous à la

1. Cf. le développement de ces indications dans les Confessions, VIII, 296-298, 304-307.

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