‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 15 sur 239 · M., VIII · texte numérisé non relu

M., VIII

réalité absente, et qui fait courir dans nos cœurs le frisson délicieux que nous refuserait le présent. Jean-Jacques sentait bien, d'ailleurs, que c'était là son rôle, et il s'arrêtait tout frémissant aux premières caresses. Le baiser, qui commençait leurs entrevues, suffisait à le bouleverser, à le mettre dans cet état de lyrisme amoureux, réclamé par son génie. Pour elle, troublée mais confiante, elle écoutait avec ravissement cette musique inconnue, qui ravivait en elle tout son amour de l'amant lointain.

Dangereuse, quoique innocente, mais d'une innocence équivoque, cette idylle paradoxale n'avait point de peine à se faire suspecter. Elle irritait, en l'indignant, Mme d'Épinay, qui voyait diminuer au profit de sa belle-sœur, une amitié qu'elle avait crue souveraine. Elle stimulait la jalousie, toujours en éveil, de Thérèse, inquiétait Saint- Lambert dans sa sécurité, exaspérait la curiosité inquisitoriale de Diderot, provoquait les railleries goguenardes du Baron, qui se gaussait lourdement de ce Céladon insoupçonné, offrait surtout à Grimm la tentation trop séduisante de faire enfin cesser avec la dame de la Chevrette un partage qui l'avait dépité si fort. Tous ces intérêts et ces sentiments mêlés se coalisèrent, sans peut-être se l'avouer. S'il n'y eut pas de « complot holbachique », au sens où la pris Jean-Jacques, il y eut un accord instinctif pour luî faire expier son imprudent besoin d'indépendance. On voulait à toute force qu'il pliât la tête sous le joug social. On voulait avoir la satisfaction de dompter cet insoumis. Le départ de Mme d'Épinay pour Genève précipita la catastrophe. Allait-elle y soigner une maladie véritable ou y dissimuler une grossesse à laquelle le sieur Grimm n'aurait pas été étranger? Cette seconde hyj)othèse, qui n'en est même pas une pour Rousseau, ne doit pas être repoussée sans examen ^ On décida que Jean-Jacques devait

1. Le marquis de Girardin y voit la véritable « origine de la querelle », et le dit à l'abbé Brizard dans une conversation du 8 août 1783 : cf. les notes de ce dernier [130], 179,

accompagner sa bienfaitrice; Diderot, mentor infatigable, écrivit à son ami une lettre irritante, dont la fausse sensibilité dénonce le cabotin. Jean-Jacques, bien décidé, je le comprends, à sauvegarder sa liberté, fût-ce aux dépens d'une ingratitude apparente, refusa de jouer auprès dune femme, et surtout d'une femme amie, un rôle qu'il jugeait ridicule ou odieux. Grimm, dont ce refus déjouait peut-être la tactique, espérant sans doute, par une initiative brutale, expulser pour toujours delà société, où il s'était organisé une vie confortable, c le petit cuistre » perturbateur, écrivit à son ancien chaperon, à celui qui l'avait introduit chez Diderot comme chez Mme d'Épinay, une lettre cinglante et méprisante. Mme d'Épinay congédia, par un billet très sec, son locataire et ami. En plein hiver, le lo décembre 1757, Jean-Jacques quittait l'Ermitage, et s'installait non loin de là, à Mont-Louis. Entre temps, Diderot, qui paraissait s'être réconcilié avec lui, était venu le consoler à l'Ermitage. Jean-Jacques, prompt à- s'attendrir, avait soulagé son cœur près du sien comme aux jours de leur plus sûre intimité, et lui avait conté, dans le plus complaisant détail, ses amours avec Sophie. Mais Diderot, bavard important, plutôt que perfide, avait jasé; peu après, tout Paris connaissait rave»*Ture"et l'amplifiait. Mme d'Houdetot, compromise publiquement, et Saint- Lambert offensé décidaient de rompre tout commerce avec l'homme qui n'avait pas su les respecter. Pour lui, dans tout l'émoi d'une stupeur indignée, il se retournait contre celui qu'il appelait le « traître v>, et décidait de rendre sa protestation publique. Le 2 mars 1758, il écrivait à Diderot sa dernière lettre. C'était un suprême appel à son cœur, à sa bonne foi, à tout le passé d'une affection qui leur avait fait des années si heureuses. Nulle réponse ne venant, le 20 du même mois, il signait cette préface de la Lettre à D'Alembert qui donnait un congé irrévocable à « l'Aristarque » et à « l'ami ». Quand, quelques mois plus tard, le congé sera devenu public, la crise sera définitivement close. Elle avait commencé pour lui, sous des

bosquets, dans des ivresses délicieuses; elle s'achevait dans une solitude qui n'était plus volontaire, dans des sursauts de révolte, dans l'angoisse et l'horreur de la « trahison »; elle le laissait épuisé d'amour, de souffrance, d'indignation, sans consolateur, sans amitiés, comme un nou'veau Job '.

Car c'est là ce qu'il ne faut pas oublier : dans cette liquidation du drame de l'Ermitage, il n'y a que Jean-Jacques qui reste seul. La vie de salon, les voyages, le travail quotidien, les exigences du service, le tumulte bienfaisant de Paris ont vite cicatrisé les blessures des autres. Après un instant de trouble, chacun a retrouvé son partenaire habituel; et la réconciliation collective s'est faite aux dépens du « méchant ». Mais à Jean-Jacques; qui vient de perdre amour et amitiés, il ne reste que sa détresse et son abandon. Saint-Lambert lui écrivait avant la catastrophe finale : « Permettez-moi de vous le dire; vous êtes le plus fou de tous, mais vous êtes le moins coupable 2 ». C'est encore, semble-t-il, le jugement qu'on serait tenté de prononcer au terme de cette aventure ; mais, sans savoir s'il fut vraiment <( le moins coupable », nous pouvons assurer qu'il fut le plus malheureux.

De ce malheur, il est vrai, son génie allait profiter. Tous ces orages amassés autour de lui avaient, en quelque sorte, par leur atmosphère brûlante, hâté son dernier épanouissement. Jamais peut-être, il ne fut plus fécond, plus riche d'images et de pensées, que durant cette année 17o7, qui lui prodigua les ivresses et les meurtrissures. Ce ne fut pas seulement la Julie qui bénéficia de

1. Je crois inutile de rappeler ici tous les textes des Confessions ou de la Correspondance qui soutiennent ce très rapide résumé. Ces te.xtes sont trop connus, et, d'ailleurs, on les trouvera réunis pour la plupart dans l'étude citée de M. Eugène Ritter [84], II, 1-108.

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