Lettre à Usleri, du 30 oclubre
Dutens. Il refuse même de jeter les yeux sur les ouvrages que ses amis lui soumettent : il aurait trop peur, leur dit-il, de retrouver, en les lisant, « le goût de la littérature, qu'il lui importe de ne jamais laisser ranimer' ». Et, si, machinalement, il s'est laissé aller à en feuilleter quelques pages, et surtout à y prendre goût, il referme aussitôt le livre, pour ne pas <c mordre à l'hameçon- ». Désormais donc il s'interdit toute discussion, et même toute réflexion. Comme il l'écrivait plaisamment à Coindet : <( pour trouver, s'il se peut, le repos après lequel je soupire, je i)rends le parti de vider ma tête de toute idée, et de l'empailler avec du foin ^ ». Ce n'est pas une boutade dun instant ; c'est, au contraire, un sentiment que les années fortifient. Il a conscience « d'avoir dit tout ce qu'il avait à dire ' ». Il ne lui reste plus rien à dire, et, par conséquent, rien à penser. Au duc de Croy, qui voudrait bien discuter et philo'sopher avec lui, il répond comme un refrain : « je ne pense plus, je ne veux plus penser' ». Il avait fait la même réponse à un interlocuteur, qui n'était point un fâcheux, à « l'ami des hommes», pour qui, dès le premier jour, il avait eu autant d'affection que d'estime : " 11 m"a toujours été pénible de penser, lui disait-il, fatigant de suivrj les pensées des autres. A présent, je ne le puis plus du tout;... je ne vis plus que par le cœur ^ ». C'est la formule même de sa religion, pendant ses dernières années; il continue à croire « [lar le cœur », à « vivre par le cœur » dans les émotions religieuses, mais il ne pense ni ne raisonne plus sa religion. ■< J'ai pris mon parti, disait le Vicaire Savoyard, je m'y tiens" ». Jean-Jacques fait de même. Après le courageux et donloureux effort de
1. Letlre à Dutens, du 5 ft-vricr 17G7, XI, 413. Sur la vente de sa liilfliothùiiup, rf les lettres à Dutens, de févricr-niars 1707, XI, 417, 423, XU, 2. 7.
2. Lettre au marquis de Mirabeau, du 22 août 1767, XII, 2'.).