‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 189 sur 239 · Lettre à Duchesne, XI · texte numérisé non relu

Lettre à Duchesne, XI

3. Cf. Tenant de Latour, Mémoires d'un bibliophile [540], 15-28.

silence; il la met en garde contre la consolation des vaines paroles, qui fait obstacle à k la consolation divine et intérieure » : c'est dç celle-là surtout dont Jean-Jacques a besoin; et, pour s'encourager lui-même à la chercher de plus en plus dans le silence, il a traduit en marge celte réflexion : « qu'il est si rare de nous taire avant d'avoir blessé notre conscience ». L'autre annotation est encore plus significative. Le neuvième chapitre du livre II a pour titre : « De la privation de toute consolation >- ; c'est l'état même de Jean-Jacques, quand la ligue l'encercle, et que Dieu paraît l'abandonner. Acceptez ces disgrâces et ces angoisses spirituelles, dit l'auteur de Vlinilation; les plus saints les ont connues; elles témoignent de notre infirmité, et souvent sont les messagères de la grâce : « la consolation divine est donnée à l'homme, pour le fortifier contre l'adversité, mais la tentation lui vient, pour qu'il ne prenne pas trop de confiance en sa vertu. Le démon ne dort pas et la chair n'est pas encore morte. C'est pourquoi ne cessez pas devons préparer au combat; car vous avez, à droite et à gauche, des ennemis qui ne reposent jamais ». Nec coro adhuc mortiia est, comme s'exprime le texte latin. C'est une invitation à ne pas oublier la fragilité de la chair, un rappel à l'humilité pour une âme que la concupiscence travaille toujours. A cette pensée si chrétienne, Rousseau substitue sa vision des choses. Il barre la formule, qu'il remplace par celle-ci : nec homines mail inortul sunt. I.e péché social se substitue au péché originel.

Si pourtant il fallait à Jean-Jacques vieilli un vade mecum, dans ses « promenades solitaires », ce n'était pas Vlmitalloh qu'il emportait. En fils inoublieux de Genève, c'est à la Bible qu'il revenait sans se lasser : <. Sur la fin de ses jours, nous dit Bernardin', il s'était fait un petit livre

. 1. Harmonies [529], 1, 3S3. Je dois pourtant rappeler que les Harmonies, ainsi que l'a montré M. Maurice Souriau dans son Bernardin de Saint-Pierre [389], n'olîrent qu'un texte très suspect, où la part d'Aimé Martin est aussi considérable que celle de Bernardin. M. Souriau, qui, comme on sait, a dépouillé tous les manuscrits du

LES DERiNIKRES PAROLES DU CROYANT. 245

de qiicl(iucs feuilles de raiicicu et du nouveau Testaments : c'était, entre autres, celles de VEcclésiaste et du Sermon sur la montagne. 11 le portait toujours avec lui ». Bible simplifiée, réduite à l'essentiel, aux cfuelques maxiuies pratiques où sont comme enfermées la réalité mélancolique delà vie et les espérances qui la rendent tolérable. « Tout est vanité.... La sagesse elle-même n'est qu'une sottise.... La pensée soutenue attriste le corps.... Augmenter sa science, c'est augmenter sa douleur' )>. Ce petit bréviaire de désillusion et de méfiance à l'égard de l'esprit est bien conforme à la désespérance de Jean-Jacques. Mais il y a les [taroles de la fin, qui rendent à la vie son prix véritable : « Grains Dieu et observe ses commandements, car c'est là le tout de l'homme » ; il y a surtout les paroles qui ont été dites du haut de la montagne, et (jui contiennent les promesses divines par où la douleur s'apaise et l'àme désespérée s'illumine : a Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés...; bienheureux ceux qui ont faim et soit de la justice, car ils seront rassasiés...; bienheureux ceux cjui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient ». C'est dans ces « béatitudes » que Jean-Jacques vient chercher asile aux heures de détresse; et c'est, sans doute, en relisant le sermon sur la montagne, " le plus beau des discours de Jésus », comme disait une note de la Profession, qu'il versait ces « torrents de larmes », dont il a i)arlé à M. de Franquières 2. Jésus, auquel, toute sa vie, il n'a cessé de prodiguer son respect, sa tendresse, et presque son adoration, devient le céleste modèle vers lequel il tourne ses suprêmes pensées. Dans sa lettre à

Havre, dont Martin s'est servi pour établir le texte des Harmonies, a bien voulu m'écrire qu'il ne se souvenait pas d'y avoir vu le détail que je rapporte ici. Néanmoins ce détail me parait vraisemblable; et je croirais volontiers que, s"il manque ell'ectivement dans les manuscrits, Martin a pu le recueillir de la bouche même de Bernardin. Je le laisse donc ici, en y jeignant le point d'interrogation qui convient.

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