Profession de foi [47], 213 et noie
Pour parure et pour ornement, Autour de leur col gros et fier, Ils ont l'orgueil comme un collier, La malice est leur vêtement.
Leur bouche ose bien, jusqu'au ciel, Porter son venin et son fiel.
Et leur langue, légère et vaine.
Par tout le monde se promène.
Cependant le Juste en souci Est comme noyé dans ses pleurs.
Et. dans l'excès de ses douleurs, On l'entend qui se plaint ainsi :
Le Dieu fort sait-il dans les cieux Ce qui se passe en ces bas lieux?
On voit prospérer les méchants-, Eux seuls nagent dans les plaisirs.
Tout favorise leurs désirs.
Ils se font riches et puissants.
C'est donc en vain que j'ai tâché D'épurer mon cœur de péché.
Je lave en vain dans l'innocence Et mes mains et ma conscience.
Dieu lout-puissant, Dieu des vengeances, Toi qui sais punir les oITenses, Viens et te montre hautement.
Grand Dieu qui juges l'univers.
Fais qu'enfin l'orgueil des pervers Éprouve un juste jugement.
Quelqu'un dans ma longue souffrance M'a-t-il offert son assistance?
M'a-t-on regardé seulement?
Privé de tout secours humain.
Si Dieu ne m'eût tendu la main.
J'allais descendre au monument i.
Telle lettre écrite à Sophie dans une heure de souffrance plus aiguë, prend, par endroits, l'allure d'un psaume : ce n'est plus, sans doute, l'humble supplication du poète juif, mais c'est la même confiance inébranlable en la bonté de sa cause et dans les réparations providentielles : <- Ce
I. Psaumes XXXV, LXXIIl, XGIV [196], 113, 255-257, 352-3.")5.
2 novembre, jour de deuil et d'aflliction!... Il faut se taire et se laisser mépriser. Providence 1 Providence! et l'âme ne serait pas immortelle!... Je suis un méchant, moi! Quoi! cette indignation de l'honneur outragé, ces élancements de douleur, ces sanglots qui me suffoquent seraient la syndérèse du crime! Ah! si je suis un méchant, que tout le genre humain est vil' »! Il faut lire toutes ces belles et émouvantes lettres à .Aime d'Moudetot pendant le douloureux hiver de 1757; elles nous ferojit mieux sentir l'inllnie détresse de celte âme, « dévorée du besoin d'aimer et d'être aimée », et nous montreront vers quel refuge elle se tourne. Le ton en est hautain et cassant, mais le lond si pitoyable, si avide de tendresse! « J'exige autant que je donne, s'écrie-t-il; et, ne trouvant personne qui me le rende, je rentre en moi-même avec la douleur de ne point trouver de cœur qui réponde au mien. Celui qui devait m'aimer comme je sais aimer est encore à naître, et moi je suis prêt à finir.... 0 mon ami, qui que tu sois*, s'il est au monde un cœur fait pour l'être, et sentir tout ce qu'il peut m'inspirer, laisse-là tout cet appareil de bienfaits, et m'aime.... Je ne veux point d'ami qui se cache et qui soit généreux à demi; je veux qu'on s'honore de mon amitié, quoique tout le monde la dédaigne, et je trouve plus honnête de rompre entièrement avec moi que de me soutenir faiblement. Je demande surtout l'estime qui m'est due- ». Dans ces plaintes, où l'orgueil du chef de religion traverse l'angoisse d'une pauvre âme en peine, on peut déjà pressentir quelle sera la grande amitié qui l'attend.
« Qui aimerez-vous, Messieurs, demandait le bon Deleyre à Rousseau et à Diderot, quand votre amitié réciproque aura cessé ^ » ? Jean-Jacques se pose aussi la même
1. [36], 164; cf., pour la correclion du texte, E. Ritter [84], II, 71, note.
2. Lettres à Mme d'Houdetot, des ["' octobre et 17 décembre 1757 [36], 146, 206-207, 213.
3. Lettre de Deleyre à Rousseau, du 31 mars 1757 [27], 1, 155.
question dans le deuil de ses amitiés et de ses amours. Répondre « qu'il va aimer Dieu », ce serait le travestir en .( dévot », et il ne l'a jamais été. Pourtant, si le mot est impropre, on peut dire que, dans son abandon, le cœur de Jean-Jacques réclame Dieu davantage, et que sa foi se fortifie de toutes ses désillusions et douleurs. La grande fièvre passionnelle est tombée; l'ardeur, et presque les besoins des sens, ont disparu; Thérèse, qui a cessé d'être une maîtresse 1, est redevenue simplement ce qu'elle était en titre : une gouvernante; mais la crise qui a bouleversé cette àme insatiable, qui l'a dépouillée de tant d'amitiés et l'a purifiée de tant de misères, ne lui a pas ôté ce besoin profond que tous les succédanés provisoires essayaient de contenter. « Les petites choses flottent dans la capacité » de ce cœur 2. Il lui fautl'infinipour le remplir. C'est alors surtout que la nature s'offre à lui comme une consolatrice divine; qu'il cherche au fond des bois, seul avec le Dieu de l'univers et de la conscience, l'apaisement que les hommes voudraient lui ravir; c'est alors que, l'esprit perdu dans l'immensité de ses désirs, le cœur défaillant sous la volupté de l'infini, tout entier à « cette étourdissante extase », qui lui vient des choses et de lui-même, « il s'écrie : 0 grand Être! 0 grand Être! sans pouvoir dire ni penser rien de plus ^ ».
Nous sommes parvenus, dans la vie de Jean-Jacques, à ce que l'on pourrait appeler la ligne de partage des eaux. Dans le silence qui a suivi la catastrophe, un certain