‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 20 sur 239 · Confessions, IX · texte numérisé non relu

Confessions, IX

2. Si j'emploie l'expression de Pascal, ou, du moins, de l'auteur du Dlscourssur les passions de Vamoar [115'''*], III, 128, c'est qu'elle est un équivalent — - combien plus énergique! — de la formule de Rousseau lui-même, Noiwelle HéLoïse (V, v), IV, 413, note 1 : « il faut au cœur humain un objet infini pour le remplir >., et que toute cette page sur la piété de Julie est très fortement pénétrée par l'influence de Pascal.

3; Lettre à M. de Malesherbes, du 26 janvier 1762, X, 306. La religion de J. J. Rousseau. — II. 3

nombre de sentiments encore obscurs se sont clarifiés; des vérités, devant lesquelles il hésitait encore, ont pris, pour lui, une évidence qui les impose. A la « trahison « des « philosophes ■», il va répondre par une abjuration de la « philosophie ■». Et, sans doute, nous le verrons, il ne pourra pas se débarrasser de toute sa culture antérieure. Les principes, qui se sont lentement accumulés dans son intelligence, durant quinze années, sy accrocheront tenacement. Mais l'élan général de rame, l'accent de la vie et du discours, c'est ailleurs qu'il les prendra. Jean-Jacques n'est plus « philosophe ».

Personne, ou peu s'en faut, ne s'en doute encore. Les adversaires de la « philosophie » le croient toujours engagé au premier rang « dans cette ligue offensive et défensive » qui veut sapera leur base tous les « préjugés )> de la nation; c'est à lui qu'ils s'attaquent, comme à l'un des plus extravagants champions des idées nouvelles. A là fin de 17î)7, Palissot l'installe railleusement parmi « les grands philosophes ' »; on le trouve cité comme une autorité considérable au pays des « Cacouacs - »; le petit conte de la Reine fantasque, qui circulait en manuscrit, a été communiqué indiscrètement à cpielque journaliste, qui l'a fait imprimer, au début de 1758, avec le sous-titre significatif : Conte cacoaac, et un bien curieux Avertissement, que voici : (i Ceux qui sont déjà au fait de la doctrine des Cacouacs, et des moyens dont ils se servent pour la répandre, auront d'abord la clef de ce petit ouvrage. Ils verront jusqu'à (juel point d'audace osent insensiblement parvenir des particuliers, qui voudraient ensevelir les lois, les mœurs, la religion, dans le même tombeau. Des contes de l'ordre de celui-ci ne sont pas des contes d'enfant; ce sont des pièges qu'on tend au genre humain, pour le tirer de la seule voie où il peut trouver son repos et son bonheur. Mais, en vérité, on le fait si maladj-oitement, que de i)areils

1. Lettre de M. Palissot à M. Fréron, 1757 [59 B], VllJ, 124-125.

2. Moreau, Nouveau mémoire sur les Cacouacs [302], 15, 41, 65-G7, etc.

tci'ils portent avec eux leur réfutation et leur condamnation. II est bon cependant qu'ils soient mis au grand jour, pour achever de démasquer ceux qui, depuis si longtemps, s'enveloppent du manteau d'une fausse philosophie, et prennent toutes sortes de déguisements pour arriver à leur fin ' ». En un certain sens, cet Avertissement ne porte pas à faux : La Reine fantasque est bien un conte « philosophique », qui porte visible l'empreinte encyclopédiste, et qui fut composé, semblet-il, à l'époque où la ferveur d'amitié entre Jean-Jacques et Diderot élaitencore intacte'-. Mais il est difficile de se méprendre plus complètement sur l'état d'esprit d'un contemporain. L'homme dont on veut faire le patron des « Cacouacs » a déjà rompu avec eux dans son cœur. 11 va bientôt proclamer sa rupture en des formules retentissantes, et consacrer précisément toutes ses forces à ramener le genre humain, comme le demandait le préfacier anonyme, dans « la seule voie où il peut trouver son repos et son bonheur ».

En octobre 17d8, la Lettre à D'Aleinbert paraissait : elle était déjà, par sa thèse essentielle, une manifestation antiphilosophique, puisqu'elle attaquait les « philosophes », et deux des iilus illustres, dans leur plus cher plaisir-^; mais elle contenait encore des déclarations plus explicites. Aux premières pages de la Préface, abrité derrière une sentence de V Ecclésiastique, Jean-Jacques écrasait « son ancien ami Diderot » sous les reproches les plus cruels, et consommait sa rupture avec lui par une flétrissure ^. Dans le corps même de la Lettre, une petite note

1. La-reine fantasque [16], 3-4. Cf., sur cette rarissime édition, les détails que j'ai donnés [47], 317, note 1, et 533. Cf. le texte même du conte dans les Œuvres, XII, 262-272.

2. Si c'est bien, comme je le crois, à la Reine fantasque que Rousseau fait allusion dans sa lettre à Vernes, du 28 mars 1756, X, 114. Cf. encore iMusset-Pathay [531], 222-223.

3. Diderot l'a bien senti : cf. ses Tablettes [57], XVI, 221.

4. Lettre à D'Aleinbert, I, 180-181. Il est très vraisemblable que cette citation de V Ecclésiastique avait été prise par Rousseau dans un article du Spectateur sur l'amitié [l'J9], 1, 361.

soulignait le caractère, non pas seulement sentimental, mais intellectuel et religieux de celte rupture : « Je n'entends point, y disait-il, qu'on puisse être vertueux sans religion. J'eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trop désabusé' »! C'était insinuer, sans doute, que ses compagnons de la veille n'avaient qu'une moralité suspecte, — et ce ne fut pas une llèche perdue 2; mais c'était surtout s'insurger contre la « philosophie » dans une de ses maximes favorites; c'était revenir au vieil axiome des moralistes chrétiens, que Jean-Jacques lisait aux Charmettes : « Point d'honnête homme sans religion 3 m. A la même époque, il écrivait à Deleyre : « Surtout, apprenez à respecter la religion : l'humanité seule exige ce respect. Les grands, les riches, les heureux du siècle seraient charmés qu'il n'y eût point de Dieu; mais l'attente dune autre vie console de celle-ci le peuple et le misérable. Quelle cruauté de leur ôter encore cet espoir '* )> ! Et, huit jours plus tard, il déclarait à la marquise de Créqui : « Pour moi, j'aimerais encore mieux être dévot que philosophe ■' ». C'était le suprême reniement.

A l'heure où il devenait public, ce reniement prenait l'allure d'une trahison. La Lettre à D'Alembert paraissait dans tout le tumulte d'indignation que venait de soulever deux mois plus tôt le livre De l'esprit. Tous les adversaires delà bande philosophique criaient à tue-tête qu'Helvetiu"

2. Cf. encore l'irrilation de Diderot dans ses Tablettes [57], XVI, 221 : « Il dit qu'il a cru qu'on pouvait avoir de la probité sans religion, mais que c'est un préjugé dont il est revenu, parce que, méprisé de tous ceux qui le connaissent, et surtout de ses amis, il ne serait pas fâché de les faire passer pour des coquins ».

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