Lettre à M. de Franquières
« beauté de l'Évangile ». Quand je lis que « les vils et lâches compatriotes de Jésus, au lieu de l'écouter, le prirent en haine, précisément à cause de son génie et de sa vertu, qui leur reprochaient leur indignité », — je ne puis m'empècher de croire, qu'en écrivant cette phrase, .lean-Jacques, plus ou moins consciemment, assimilait son œuvre et « sa passion » à celles de Jésus. Le sentiment se précise peut-être davantage dans une lettre qu'il écrivait à iMoultou le mois suivant. « Eh quoi, s'écriait-il, le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans en excepter môme l'opprobre et le déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle, et mourrait en bête après avoir vécu en Dieu? Non, non, Moultou, Jésus, que ce siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus, qui mourut après avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses vils compatriotes, le sublime Jésus ne mourut point tout entier sur la croix; et moi, qui ne suis qu'un chétif homme plein de faiblesses, mais qui me sens un cœur dont un sentiment coupable n'approcha jamais, c'en est assez, pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre * ». Il y a dans cet instinctif « et moi », en dépit de l'aveu qui l'accompagne, comme la poussée irrésistible d'un sentiment profond, l'orgueil du « juste infortuné », qui, lui aussi, « a vécu en Dieu », et qui sent dans son « âme sublime » la certitude de son immortalité, presque de sa divinité. Je sais bien qu'il proteste plusieurs fois contre toute comparaison entre Jésus et lui. c( Je déteste ce blasphème, et désavoue cette témérité », disait-il en une formule décroissante, qui m'inquiète un peu, comme si elle témoignait d'un ravisement. Personne, sans doute, « ne parla plus dignement que moi du vrai christianisme et de son auteur », mais la Profession du Vicaire ne peut suppléer à l'Évangile : « il faut conserver ce livre sacré comme la règle du maître, et les miens