Fragments divers
Est-ce aussi dans « ce pays des chimères » qu'habiterait la vérité? Jean-Jacques n'en a jamais convenu. Mais, si elle n'avait pas pris naissance dans cette délicieuse région des désirs, elle n'aurait pas été ce qu'elle a été pour lui, une espèce d'ivresse toujours réconfortante : il y aurait eu des vérités austères, tristes, désespérantes. La vérité s'est toujours montrée à Jean-Jacques avec le sourire de Galathée à Pygmalîon. « La vérité que je connais, écrivait-il à dom Deschamps •, ou ce que je prends pour elle, est très aimable ; il en résulte pour moi un état très doux, et je ne conçois pas comment je pourrais en changer sans y perdre...; mais, à parler sincèrement, je suis bien plus persuadé que convaincu. Je crois, mais je ne sais pas même si la science qui me manque sera bonne ou mauvaise, et si, peut-être, après l'avoir acquise, il ne faudra pas dire : alto quœsivi cœlo lucem ingemuique reperta ». Jamais il n'a pénétré dans ce ciel de la vérité qui déconcerte ou effraye. Et l'on s'explique qu'il ait pu dire qu'il n'avait jamais connu le doute 2, parce que jamais, en effet, il ne s'est trouvé devant une vérité qui ne fût pas tout « aimable », tout accueillante, qui pût laisser l'intelligence anxieuse ou incertaine, et parce que son cœur « vraiment intarissable », comme celui de sa Julie ^, a toujours surabondé d'explications consolatrices. L'état de doute ne lui était pas seulement « inquiétant et pénible », il aurait été « trop violent », pour que son âme pût y résister. Incapable qu'elle est de « rester longtemps en suspens », plutôt que de ne rien croire, elle préférerait se fixer toute seule sur une foi, même au risque de se tromper, parce que, vivant dans une création incessante d'images et d'idées, elle ne peut se défendre contre leur enchantement *. D'ailleurs, comme il le dit lui-même, <c la vérité qu'il aime n'est pas tant métaphysique que morale => »; et « la vérité morale