Profession de foi [47 J
6. Cf.'l'opuscule d'A. Schinz, liou^seau. a forcruniirr of praijinalism [600'"] etrarlicle d'irving Babbit, Bergson et Rousseau [609], 728-730. — ITva' sans dire que j'emploie ici le mot « pragmatisme » dans' son sens"populaire, mais (fue d'authentiques « pragmatistes » pourraient protester contre ce qu'ils regardent comme une caricature de leur
LE RAI'I'OKT DE LA l'ENSEE RELIGIEUSE A LA VIE. 263
Voilà, me semble-t-il, dans sa source profonde, la i*eligion de Jean-Jacques : la projection mystique des besoins essentiels de son âme. Elle est, avant tout, cette conviction : qu'aucune véritable exigence de lètrc humain ne saurait rester insatisfaite, et que tous nos désirs naturels ont leur ciel. Mais l'homme que nous connaissons aujourd'hui n'est pas simple; ses besoins, eux non plus, ne sont pas simples, et sa religion ne l'est pas davantage. Il y a la religion de « l'homme » et la religion du <■<■ citoyen ■), c'est-à-dire, en termes plus précis, il y a la religion de l'homme réduit à lui-même ou de l'individu, et la religion de l'homme social. Ces deux religions, un même élan peut les emporter vers le Dieu du cœur; mais elles y vont par des chemins un peu différents.
L'homme qui vit parmi les hommes et que les hommes ont perverti, qu'une éducation oublieuse de la nature a laissé attaquer par la maladie et par le vice, qu'aucune joie humaine n'a su satisfaire, qui n'a trouvé ni dans l'amitié ni dans l'amour un apaisement à sa soif d'aimer, qui s'est heurté de partout à la méchanceté des hommes, qui vieillit abandonné de tous, et s'achemine vers une mort sans douceur, celui-là éprouve le besoin de chercher une revanche et un appui, de regarder vers un idéal de perfection, pour se sentir soutenu dans les tentations du corps de croire en un Dieu qui écoute sa plainte, qui le voie, qui le bénisse, en un protecteur suprême, qui réserve au juste la félicité que lui a refusé la terre; il a besoin de se jeter aux heures de détresse, avec une pleine confiance, dans les bras d'un Dieu bon; '> il n'a de consolation dans ses maux
doctrine : cf. W. James, La notion praynialiste de la vérité défendue contre ceux qui ne la comprennent pas, dans Le pragmatisme, trad. Le Brun, introd. de H. Bergson, Paris, Flammarion, 1911, in-16, p. 273 et suiv., et spécialement 274-278.
de toute espèce que la simplicité de sa foi, et l'espoir d'une autre vie peut seul le consoler dans celle-ci » ». Dieu lui apparaît comme la grande nécessité de l'existence, de la sienne et de celles des autres. « C'est Dieu qui donne un but a la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire ^ „. C'est lui qui offre un centre résistant autour duquel on peut ordonner sa vie K Sans Dieu point de morale, ni privée ni publique : point d'honnôté homme sans religion, point de cité sans religion ;/il faut à 1 Ltat une religion civile pour consolider le pacte social, comme a 1 âme une foi pour la soutenir dans l'accomplissement du devoir quotidien. La religion est alors la consolation de la misère humaine, le lien social indispensable, le lerment de toute moralité.
Mais l'homme qui a su comprendre que, derrière cet homme de l'homme, on pouvait ressusciter Ihomme de la nature, qui, dans immensité de son cœur et de son imagination, a su se créer une belle solitude où il est roi, I homme mstinctivement paresseux et contemplatif qui surabonde de rêves et de désirs, et qui, dans cette espèce de jaillissement, se sent comme une force divine, prête à déborder sur toutes choses, pour tout renouveler et recréer ^ cet homme-là est tenté d'oublier les hommes qui ne peuvent plus l'atteindre, la voix du corps qui s'est tue, le temps qui fuit, la mort qui vient, de s'immobiliser dans sa vision, et de convier l'univers à se laisser absorber par ce Dieu inépuisable qu'il sent éclore en lui. La religion est alors, pour lui, une forme de son égotisme et un enchantement de sa paresse.
Ainsi il y a, chez Rousseau, comme deux directions religieuses; l'une, qui est peut-être la plus profonde, celle du tempérament, l'autre plus apparente et plus populaire, qui