‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 212 sur 239 · Lettre à M, de Franquières · texte numérisé non relu

Lettre à M, de Franquières

dans cette religion, de plus intime, où Jean-Jacques se retrouve le plus lui-même. Le désir d'une vérité bienfaisante, l'indifférence pour tout problème inutile à la vie, la confiance dans les affirmations du cœur, là encore je reconnais les besoins du sensible et paresseux Jean-Jacques; mais c'est la génération contemporaine qui l'a aidé à en formuler les principes : ce sont les Pluche, les Marie Huber, les Béat de Murait, nous l'avons vu, qui l'ont incité de concert à faire bon marché des subtilités métaphysiques et de la science sans conscience, à s"inquiéter, non pas de connaître le monde, mais d'y accomplir sa tâche. Enfin, parmi les affirmations où l'utilitaire .Jean-Jacques a su fixer sa foi, — si « naturelles » et si « évidemment » humaines qu'elles aient pu lui paraître, — le plus grand nombre lui vient du dehors : c'est le résidu de toute une élaboration intellectuelle, dont il a, sans le vouloir, recueilli l'héritage. Dans cette âme si instinctivement religieuse, mais qui se berçait de la chimère de ne trouver aucun homme « entre Dieu et elle », l'historien aperçoit aujourd'hui l'influence des deux groupes d'esprits que Jean- Jacques a le moins aimés : les théologiens et les philosophes. Et cette espèce de floraison religieuse si spontanée s'épanouit en dogmes et en systèmes.

Ces dogmes, je crois l'avoir montré, sont les dogmes chrétiens. Il a pu s'en croire décidément affranchi : affranchissement illusoire. L'adolescent qui s'est enfui de la petite Sion genevoise, mais en en gardant l'empreinte, l'homme dont les guides les plus aimés, jusqu'à son âge mûr, ont été des guides chrétiens, n'a pu échapper à tout ce christianisme où son intelligence a été comme baignée : Croire en un Dieu-Providence, qui veille sur le juste et qui lui réserve un salaire, croire en une âme distincte du corps, momentanément asservie par lui, et qui retrouvera dans l'immortalité son indépendance spirituelle, croire en un

devoir moral, qui nous donne Dieu comme modèle, et que Dieu seul peut garantir, c'est, sans le savoir, être chrétien, et chrétien dogmatique. Du reste, si Jean-Jacques a toujours refusé de se lier aux dogmes d"un christianisme confessionnel, et s'il a cru s'en être évadé, il n'a jamais refusé de se dire chrétien de cœur, et, sinon fidèle d'une Église, en tout cas, disciple de Jésus. Le christianisme a été pour lui comme une espèce de supplément sentimental à la religion de la conscience. Parmi les maîtres de sa jeunesse, il en avait vu plus d'un qui s'étaient permis ce luxe religieux, et qui, sans vouloir accepter une théologie insupportable à leur raison, entendaient rester en sympathie affectueuse et môme pieuse, avec le « divin Sauveur»» de l'Évangile. C'est aussi ce qu"a fait Jean-Jacques. A cette âme « dévorée du-lDcsoin d'aimer' », Jésus, le Jésus évangélique, est apparu comme l'ami qui ne trompe point, comme un divin compagnon d'infortunes, qui aide à souffrir; et le « Sermon sur la montagne », sans cesse relu, médité, et médité en pleurant, lui a ouvert, dans ses jours de détresse, tout un paradis d'espérances.

Mais, si ce sont des dogmes et des souvenirs chrétiens qui oui nourri ou vivifié la religion de Jean-Jacques, c'est une idée « philosophique », l'idée de « nature », qui en est devenue le centre intellectuel. Cette idée, elle aussi, ne lui appartient pas : sans vouloir remonter trop haut, pour en chercher les origines, nous avons vu que deu^c ou trois générations déjà en avaient préparé le succès. Des voyageurs, des missionnaires, des poètes, des moralistes édifiants ou sensibles, comme Claville ou l'abbé Prévost, des prêtres pieux, comme Fénelon ou comme Pluche, ont prêché à Jean-Jacques l'amour de la nature et la soumission à ses volontés avec autant de ferveur, j'allais dire de foi, que les <.^ philosophes » du groupe holbachique. A cette idée, qui lui parut « touchante » et c pure- », il ouvrit

1. Lettre à Mme d'iloudetot, du 17 décembre 1757 [:JG], 200: Dialogues, IX, 207, 212.

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