Essai sur le mérite et la vertu [263], 26 et note
Même, sans aller jusque-là, — et les lecteurs de la Profession de foi savent avec quelle horreur Jean-Jacques repoussait cette conception ' — toute philosophie qui veut ramener l'homme à la nature, ou, pour être plus exact, le faire rentrer dans la nature, se propose, plus ou moins implicitement, de le faire rentrer dans l'unité des choses, et d'instaurer cette unité au bénéfice des éléments sensibles. Qu'elle le veuille ou non, elle cherche à supprimer ce conflit intérieur, que le christianisme avait rendu plus douloureux, et dont Pascal avait été le traducteur le plus émouvant, entre l'homme extérieur, l'homme de chair, bref, l'homme de la nature, et l'homme de l'esprit, l'homme intérieur, l'homme travaillé par Dieu. Ramener l'homme à la nature, c'était donc, sans que peutêtre Rousseau en eût encore une entière conscience, le ramener à lunité, et à l'unité par le bas — si toutefois le mot garde un sens dans un monde oia' il n'y a plus ni « haut » ni « bas », où tout ce qui est « naturel » se vaut. Il semble bien, en effet, que ce soit là le dessein de YÉinile. Nous sommes, disait Rousseau, dans une préface qu'il a supprimée, nous sommes des êtres « doublés » — à tout le moins « composés ■» — partagés entre les sollicitations de la nature et les exigences de l'état social; et tout son livre n'était fait que pour répondre précisément à cette question : Faut-il désirer et peut-on préparer « le retour de l'homme à lui-même », à cette unité de la nature que la vie sociale a rompue 2? Rétablir l'équilibre entre les forces physiques et les forces morales, entre le corps et l'âme, entre la raison et le tempérament, c'est à cela que travaille le précepteur d'Emile, « afin, dit-il, que l'homme soit toujours un le plus qu'il est possible ' ». Dans la restauration de cette unité humaine, le corps retrouve sa place, son importance et même sa dignité. En un certain sens, tout le livre de Rousseau n"est qu"une protestation contre les