‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 22 sur 239 · Lettre à Vernes, du 12 octobre 1758, X · texte numérisé non relu

Lettre à Vernes, du 12 octobre 1758, X

5. Cf. le texte intégral de ces notes que j'ai publié [44], 104-113.

spiriliielle, passivité du jugemonl, assimilation deriaoninio aux animaux, puissance sensitive de la matière, inintelligihilité de lidée de libert«S souveraineté de l'intérêt en morale, Helvelius reprenait, en les poussant audacieusement à l'extrême, la plupart des thèses encyclopédistes, dont Jean-Jacques avait déjà tenté la réfutation, explicitement ou implicitement, dans sa Profession de foi; et il les soutenait par des arguments subtils, dont on ne trouvait pas du premier cou)) la IV'lure. La dialectique de Jean- Jacques fut donc obligée de revenir sur ses pas, de vérifier, d'élargir ou d'étayer ses rtîisonnements, et de pénétrer dans des problèmes qu'il n'avait encore qu'eflleurés. Après l'examen du livre d'Helvetius, la rupture de Jean-Jacques avec les encyclopédistes reçoit toute sa signification, parce qu'elle n'est plus seulement une rupture de personnes, mais une rupture de principes. L'espèce de répulsion, et presque d'effroi, que lui inspire ce matérialisme sans vergogne, achève de cristalliser ses sentiments profonds et de consolider les assises rationnelles de son système. 11 peut retourner alors aux tâches commencées; il y arrivera mûri par les épreuves et la contradiction, avec une sensibilité et une intelligence qui ont pris définitivement parti.

11 avait conçu la Nouvelle Héloïse dans une pensée de réconciliation et de tolérance : « H voulait rapprocher les partis opposés par une estime réciproque, apprendre aux philosophes qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin 1 ». Il n'abandonne pas ce dessein; mais il ne le réalise plus en toute impartialité. Il se sert du chrétien Saint-

1. Lettre à Vernes, du 24 juin 17GI, X, 260-261; cf. encore Confessions, Y\U, 312-313,330.

LA CRISE FINALK. 39

Preux et de la dévote Julie pour réfuter Ilelvetius ', exalter la félicité des âmes pieuses, déplorer la tristesse des vies sans Dieu. Si la Nouvelle Héloïse avait été rédigée tout entière avant la catastrophe de l'Ermitage, je me demande si les dernières parties eussent été écrites avec cet accent, et si Fauteur nous eût laissé entrevoir que Wolmar lui-même, le sage athée, n'avait pas dit son dernier mot -. — 11 revient à ses Institutions politiques pour les mettre en état de paraître, mais en supprime le chapitre d'introduction, qui témoignait sur les principes essentiels de la vie morale d'une incertitude qu'il ne connaît plus; et il y ajoute le chapitre De la religion civile, qui ne ruine peutêtre pas la thèse du Contrat, mais qui détruit, du moins, féquilibre du livre, et qui reste, à tout prendre, une manifestation antiphilosophique •'. Affirmer qu'une société sans religion est impossible, et qu'on ne peut être un vrai citoyen sans croire en Dieu, c'est transposer dans la vie politi(iue le principe moral de Claville : « Point d'honnête homme sans religion ». — Je ne serais pas non plus éloigné de croire que c'est à cette espèce de conversion intellectuelle qu'il faut attribuer l'abandon de la Morale sensitive ''. 11 craignit, sans doute, pour elle, une interprétation matérialiste; il jugea que, pour lutter efficacement contre cette « triste philosophie » d'Helvetius •', il fallait

1. Sur ce point spécial, cf. mes remarques Sur les sources de Rousseau [623], 643-644.

2. La noie de la Lettre à.D'Alembert, I, 243, « qu'on ne peut être vertueux sans religion >■, montre assez que la conception du rôle de Wolmar est antérieure à la crise de l'Ermitage. Cf., sur tout ceci, le chapitre suivant.

3. Confessions, VIII, 370. — Le cha|)iLre sur la RcHijimi àvilc a été ajouté au Contrat entre décembre 1760 el novembre 1761 : cf. mes Questions de clironologle rousseauiste [635], 55-56. Il représente, du reste, des pensées qui étaient celles de Rousseau depuis au moins quatre ou cinq ans (cf. la fin de la lettre à Voltaire, X, 132-133) et devait être, sans doute, un chapitre des Institutions politiques; mais d'avoir pensé et écrit ce chapitre, est, à mon avis, moins significatif que d'avoir voulu l'utiliser, et de l'avoir inséré là où il est.

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