‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 23 sur 239 · Profession de foi · texte numérisé non relu

Profession de foi

lui refuser jusqu'à l'apparence d'une concession; et, de peur de se laisser entraîner lui-même au delà des limites qu'il venait de se prescrire, et de suggérer involontairement cette assimilation de l'homme à la bête, contre laquelle il protestait, il préféra renoncer à un projet dangereux.

Enfin, grâce aux remaniements de la Profession de foi, nous pouvons suivre, avec la précision la plus sûre, cette dernière démarche de sa pensée : nous le voyons d'abord insérer dans son texte primitif des dissertations d'une philosophie très technique et très laborieuse sur la sensation, le jugement, la substance, la matière et le mouvement, la volonté et la liberté, pour renverser les thèses matérialistes d'Helvetius ou de Diderot, et faire place nette au théisme'. Toute cette pénible et candide métaphysique représente le suprême effort du grand inventaire intellectuel, entrepris depuis plusieurs années, et enfin clos.» Mais ce qui change peut-être le plus la physionomie de cette Profession de foi ainsi corrigée et augmentée, c'est le ton agressif et antiphilosophique de ces retouches et additions. Certes, sous sa forme première, la Profession de foi n'était point l'œuvre d'un « philosophe », et les « philosophes » en titre y étaient malmenés; mais ces déclamations contre la philosophie et les philosophes, traditionnelles chez les moralistes, restaient, chez Rousseau, d'une généralité imprécise. Aucune allusion à V Encyclopédie, à Diderot, à Helvetius, à D'Holbach. Rousseau sent déjà autrement qu'eux, mais l'amitié qu'il leur garde rend encore discrète l'opposition qu'il leur fait. Sa critique de la révélation trahissait un théiste respectueux, qui pourtant ne semblait pas vouloir se laisser attendrir par la « sainteté de l'Évangile ». Mais le texte définitif est d'un tout autre ton : les « philosophes » sont devenus des « philosophistes », qu'il

1. Cf. le développement de ces indications dans mon Rousseau contre Helvetius [605] et dans l'article de M. Schinz sur le même sujet [603]. Cf. aussi Profession de foi [47], passim, et notamment 70 et suiv., 154, 158, 174-176, 184, etc.

attaque Aprement. Il ne les nomme pas, mais les citations qu'il en fait les rendent reconnaissables. Plus ils sont injustes pour le christianisme, plus il multipliera envers Jésus les témoignages d'admiration et de tendresse. Il écrit en marge de son brouillon : « Parler de la beauté de l'Évangile • )>, amorce du grand développement où il lancera la formule fameuse : « la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ». Après avoir songé un instant à rétablir l'équilibre entre « les deux partis », en renvoyant dos à dos les <c dévots » et les faux « interprètes de la nature », il supprime son réquisitoire contre les premiers, conserve celui qu'il a écrit contre les seconds et leurs « désolantes doctrines », et l'aggrave encore par une longue note finale, où il prend la défense du « fanatisme » et détaille complaisamment les ruines accumulées par « l'esprit philosophique ^ ». La Profession de foi commencée par un ami des encyclopédistes, finit, en se transformant, par sembler avant tout un anathème contre eux.

La crise décisive est terminée. Jean-Jacques a trouvé l'assiette de sa conscience et l'équilibre de sa pensée : les autres manifestations extérieures, où il se risquera encore, avant de faire entendre au public la parole de son Vicaire Savoyard, pourront avoir un intérêt biographique, mais elles ne seront, pour ainsi dire, que le corollaire des actes précédemment posés. Quand il écrira à Voltaire le 7 juin 1760 : « je ne vous aime point, monsieur,... je vous hais^ )', — nous n'aurons qu'un étonnement : c'est qu'il ait attendu jusque-là pour le lui dire. Si l'auteur de la Lettre à D'Alembert avait pu parler « dans la sincérité d°. son cœur », il eût déjà laissé percer son mépris pour « ce fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette àme basse, cet homme si grand par ses talents et si vil par leur usage* ».

Désormais une autre vie paraît commencer pour lui.

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