‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 220 sur 239 · Mandement, et Lettre à M. de Beaumnnl. III · texte numérisé non relu

Mandement, et Lettre à M. de Beaumnnl. III

principe qu'il faut expliquer ». Il n'y a donc pas, dans chaque âme humaine, un péché originel, qui s'oppose à son salut individuel, mais il pèse sur l'humanité un péché collectif: le péché social'.

Ce conflit entre la religion et la philosophie de Jean- Jacques se poursuit, sous une forme un peu différente, au sein même de l'idée de nature. Quelle est cette nature où l'homme a la grâce de retrouver l'innocence? Quel est cet « homme de la nature », qui est essentiellement « bon »? Il semble bien que Rousseau ne se soit pas représenté toujours les choses sous le môme aspect, et qu'il soit arrivé sur le tard seulement à préciser sa pensée.

Quand il a commencé, après tant d'autres, à parler de la nature, de la bienfaisante nature, plusieurs raisons pouvaient l'inviter à la chercher en arrière, ou plus exactement, à en chercher la définition d'un point de vue historique. Non seulement tous les poètes de l'âge d'or le lui montraient au début de l'humanité; mais tous les récits de missionnaires et de voyageurs, qui lui faisaient faire connaissance avec le sauvage, — en lui représentant un homme sans culture, déjà tout proche de la nature, devaient lui persuader qu'il trouverait dans l'histoire primitive, par delà la civilisation, celui qui aurait été véritablement r « homme de la nature ». D'ailleurs, tout le xviii<^ siècle est travaillé par une imniense curiosité historique; et c'est sous la forme d'histoires qu'il a conduit quelques-unes de ses plus grandes enquêtes intellectuelles, celles de Montesciuieu,-de Voltaire et de Buffon. « L'histoire naturelle », que Bacon, leur maître à tous, avait rangée dans une même classe avec « l'histoire civile », est

1. Lettre à M. de Beauinont, 111, 06-67. C'est donc avec beaifcoup de raison que M. Boutroux a pu caractériser les trois phases de Thumanité rousseauiste par ces trois mots : « innocence, péché, rédemption » (Remarques sur la philosophie de Housseau [61 1], 266).

vraiment devenue une «; histoire » : les recherches sur les premières espèces humaines, les études d'anthropologie et « d'anatomie comparée », qui commencent à passionner les savants, font apparaître « un monde nouveau' «, et rajeunissent, par leurs suggestions, ce vieux concept d' « état de nature », depuis si longtemps si familier aux théoriciens du droit naturel ^ : la tentation vient de ne plus y voir seulement un état, mais une étape, et la première, dans l'histoire de l'humanité. C'est bien ainsi, sans doute, qu'on devait le concevoir dans l'entourage « philosophique» de Rousseau; et c'est, j'imagine, sous la pression, peut-être inconsciente, des amis et des livres, de Diderot surtout, que cette représentation historique de « Tétat de nature » a passé dans le Discoiu^s sur Vinégalité. L'homme primitif y semble bien sorti de la terre : il a émergé tardivement parmi les autres « anthropoformes », que l'histoire naturelle nous montre en étroite parenté avec lui; et c'est par une série de « longs progrès », par un développement chronologique très lent, où « les siècles » sont nécessaires pour l'explication de ses métamorphoses, qu'il est devenu le civilisé contre-nature que nous voyons aujourd'hui, (c Au sortir des mains de la nature », l'homme n'est qu'un animal, un peu plus faible que les autres, quoique plus avantageusement organisé, satisfaisant ses besoins sans penser à autre chose qu'à lui; « borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête )>. On peut ajouter qu'il est « bon », à condition de bien comprendre que c'est une bonté sans conscience et sans mérite, parce que cet homme sans réllexion ne s'est pas encore situé dans l'univers, qu'il ne sait comparer ni les choses ni les actes, et qu'il suit, en toute heureuse na'iveté, les appels du tempérament. Dès que la réflexion se manifeste, dès que son éveil permet à la conscience naissante de se rendre compte qu'il y a d'autres hommes, l'âme aperçoit en

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