‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 221 sur 239 · Discours sur Vinégalité, I, 84 et · texte numérisé non relu

Discours sur Vinégalité, I, 84 et

2. Sur la théorie de << l'état de nature » chez Grolius et Pufendorf, cf. J. Morel, Sources du » Discours de L'inégalité » [600"'*], 160 et suiv.

même temps ce que c'est que justice, ordre, beauté morale, mais elle sent aussi la révolte de son intérêt contre les tentations de la vertu. Conllit que le développement de la vie sociale ne fait que rendre plus douloureux, jusqu'au jour où décidément l'amour de soi, perverti en amourpropre, sacrifie délibérément l'intérêt public aux satisfactions égoïstes, jusqu'au jour où les hommes sont devenus méchants, quoique l'homme reste bon. L'éveil de la réflexion marque donc aussi l'origine du mal. Sans doute, ce n'est pas l'intelligence qui est, en soi, mauvaise '; on peut même dire que, « tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons «; mais cet état instable est peut-être un état irréalisable, et peut-être la première démarche de l'intelligence nous fait-elle déjà sortir de la « nature », c'est-à-dire de la « bonté ». « L'homme qui médite est un animal dépravé - ».

A cet « homme de la nature », pour qui les limites de sa vie se confondent avec celles de son corps, il va sans dire que la religion est inaccessible. L'homme « slupide » et « grossier », « sans progrès, sans instruction, sans culture, tel qu'il sort des mains de la nature, n'est pas en état de s'élever lui-même aux sublimes notions de la Divinité »; il ne reconnaît pour lui-même <( d'autre destination que d'achever en paix cette courte vie »; il ignore Dieu, « parce qu'il n'en a pas besoin », et, qu'en suivant l'instinct de la nature, « il marche par des mouvements toujours droits-^ ». Si « la réflexion est un état contre nature », la religion le sera bien davantage, elle qui achève de sortir l'homme de lui-même, et qui l'entraîne, loin des réalités immédiates, dans le monde des possibles.

1. Cf. Réponse au roi de Pologne, I, 31 : « La science est 1res l)onne en soi. cela est évident ».

2. Discours sur Vinégalllé, I, 84-8'.), 97, 105 et suiv., Ul : Lettre à M. de Beaumont, 111, 04-05.

3. Discours sur Vinégalité, }, 138;Xei<re « .1/. de Beaumont, III. 75- 70; lettre ti M. de Franquières 1^47], 518.

Celte religion, à ses débuts, ne ressemble gvière, d'ailleurs, à la religion simple et auguste qui ennoblit l'homme, à la religion du cœur, au << culte en esprit et en vérité ». La première religion de l'homme, comme nous l'avons vu, c'est l'adoration des fétiches et des manitous K Ainsi, parler de «. religion naturelle '>, c'est d'abord se contredire dans les termes — la religion est un état contre nature — et la « religion naturelle », celle, du moins, qu'élaborent les sages d'aujourd'hui, est la religion qui s'éloigne le plus de « Tétat de nature ».

Telles sont les conséquences inévitables, sinon toutes formulées explicitement, des principes qu'a posés Rousseau dans le Discours sur l'inégalité : lui-même les avoue volontiers dans sa Lettre à M. de Beaumont. JMais on voit mal comment une pareille représentation des choses pourrait trouver place chez le Vicaire Savoyard. Dans l'univers tel que lo Vicaire l'imagine, l'homme en est le roi; il l'est, non seulement de fait, mais de droit; il Test par une disposition spéciale de la Providence : « tout est fait pour lui ». Comparer aux bétes cette créature privilégiée, qui, par son sens de l'ordre, de la beauté, de la vertu, est en communication directe avec Dieu, c'est le blasphème dune « triste philosophie ». La réflexion, qui est comme la marque distinclive de son espèce, l'arrache au monde animal, que régissent les seules lois de la matière et du mouvement. « Quelque chose en lui cherche à briser les liens qui le compriment: l'espace n'est pas sa mesure, l'univers entier n'est pas assez grand pour lui : ses sentiments, ses désirs, son inquiétude, son orgueil même ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel il se sent enchaîné ». A l'accent du Vicaire, quand il exalte cette royauté humaine, on croira difficilement qu'il puisse saluer ainsi une tare de la civilisation sociale : c'est une royauté de « nature »; c'est vraiment (la nature » de l'homme qui est « excellente»; et c'est dans les éléments essentiels do son être c|u"il

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