‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 30 sur 239 · Brouillon de la lettre à Voltaire [12 C · texte numérisé non relu

Brouillon de la lettre à Voltaire [12 C

LES PREMIKRGS w TROrESSIONS DE FOI ». 49

0 .rnimc bion mieux, déclarait-il, un chrélien de votre faeou que de celle de la Sorbonne »; il niait, d'un .mot rapide et dégagé, l'éternité des peines, et poussait une pointe vigoureuse sur le fanatisme et la théologie : « Les premiers, disait-il, qui ont gâté la cause de Dieu, sont les prêtres et les dévots ». Mais le futur auteur de la Profession se manifestait déjà par une méfiance qui n'est guère moins forte à l'égard de la « philosophie », et par un souci des Ames qui ne devait pas plus être du goût de Voltaire que l'extravagant projet d'une « profession de foi civile ». « Il y a de l'inhumanité, assurait-il, à troubler des âmes paisibles et à désoler les hommes à pure perle, quand ce qu'on veut leur apprendre n'est ni certain ni utile », — .. n'est bon à rien », disait plus brutalement le brouillon. Il posait même cette règle, qu'il a bien fait de ne pas maintenir, parce qu'elle se serait retournée contre lui, mais qui témoigne d'un honnête scrupule : que l'on ne devrait pas raisonner publiquement sur ces matières en langue vulgaire. Il achevait ces considérations sur le devoir social d'un bon théiste, en disant « qu'à l'exemple de Voltaire » — mais le mot n'était pas dépourvu d'ironie et presque (l'irrespect — " on ne saurait attaquer trop fortement la superstition, qui trouble la société, ni trop respecter la religion, qui la soutient' ».

On le voit : tout, dans cette brève et incomplète « profession de foi », n'est pas encore dit sur le ton assuré du Vicaire, ni avec sa sérénité d'esprit; mais c'est déjà la même orientation de pensée. Délibérément, Rousseau y fait bon marché de tous les dogmes spéculatifs, pour s'en tenir aux vérités de pratique : il ne garde de la religion — qu'il entend, d'ailleurs, « respecter » — que ce qui est nécessaire pour préserver la morale, « qui est tout ». S'il dit : « le dogme n'est rien », c'est qu'il se sent incapable d'en atteindre aucun, fût-ce celui de l'existence de Dieu, par une voie rationnelle. Sans doute, les points d'aboutis-

1. X, 129-131 ; brouillon de la lettre [12 C], 5'°. La religion de J. J. Rousseau. — H.

sèment restent fixes, et la certitude va s'y poser dans un rapide élan, mais entre eux et rintelligence qui voudrait s'y acheminer par étapes, c'est encore le chaos. Il se contente, quand il sent le sol manquer sous lui, d'affirmer désespérément, comme naguère chez Mlle Quinault, sa volonté de croire, plus forte et plus décisive que toute preuve. « Toutes les subtilités de la métaphysique, s'écriet-il, ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère * ». Enfin, il y a, dans cette « profession de foi », un arrière-goût, très marqué, d'anticléricalisme, qui s'atténuera plus tard. Les « philosophes » n'y sont pas encensés, mais ils sont traités avec un certain ménagement, surtout dans la rédaction primitive; on laisse même toute licence à leur incrédulité 2, s'ils veulent bien être assez « humains » pour ne pas « troubler les âmes paisibles » dans leur foi. Il est vrai que le tête-à-tête avec Voltaire explique un peu cette allure agressive. Mais plus encore qu'aux « dévots » et aux « prêtres », Jean-Jacques en veut à la Sorbonne, aux théologiens, à tous ceux qui croient possible une démonstration religieuse. C'est que, dans son animosité, il y a surtout, avec une irréductible défiance pour tout dogmatisme, un sentiment très vif de désarroi intellectuel.

C'est à peu près la même attitude de défiance que nous retrouvons dans cette méditation philosophico-religieuse qu'on a improprement appelée Allégorie sur la révélation ■'. Ce titre, qui n'est pas de Rousseau, a l'inconvénient d'égarer d'abord les interprètes, en paraissant réduire cet essai au seul problème de la révélation chrétienne. Le sujet en est plus général; et rien ne ressemble davantage.

2. Il la leur refusera plus tard, lorsqu'il se croira parvenu luimême à une démonstration rationnelle de l'existence de Dieu; cf. Emile, II, 229 : « Le philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu'il use mal de la raison qu'il a cultivée ».

pour le contenu et l'ordonnance, à la Profession de foi du Vicaire Savoyard que ces quelques pages inachevées; car elles sont inachevées'; et c'est même là, à mon avis, ce qui a pu en laisser indécise la véritable portée. Comme dans la Profession, le problème religieux s'y présente sous un double aspect : d'abord le problème du monde et de la vie, qui trouve sa solution dans l'idée de Dieu; puis le problème de la révélation. Le premier problème est traité directement et sans parabole. Le « philosophe » réfléchit sur l'univers « dans le calme d'une belle nuit d'été », comme le Vicaire devant le tableau du soleil levant; et ce sont les mêmes questions qui se posent devant eux; d'où vient l'organisation des choses? par quel mystère la pensée peut-elle éclore chez des êtres matériels"? la matière a-t-elle en elle-même son mouvement et sa loi? xMais, tandis que le Vicaire, en homme de courage, attaquera ces problèmes avec toutes ses forces intellectuelles, et tentera de les résoudre par la raison, quitte à recourir au sentiment, si la raison faiblit, pour achever une démonstration hésitante, — le rêveur de la belle nuit silencieuse se perd dans ses idées; il n'est pas encore arrivé aux conceptions si précises du Vicaire; il croit encore « sans peine, que la matière ordonnée ou organisée d'une certaine manière, devient susceptible de sentiment, de réflexion ou de volonté »; il flotte incertain « entre des systèmes sans preuves et des objections sans réplique »; et il serait prêt à laisser abdiquer son intelligence devant un spectacle que nous pouvons admirer, mais non expliquer, si la « lumière », et presque la « grâce », ne lui venait d'en haut. Faveur céleste, qui récompense « son sincère amour de la vérité » et son humilité intellectuelle. Dans cette espèce d'illumination intérieure, à laquelle le sentiment coopère de toute l'énergie de ses désirs, il aperçoit le jeu entier de la machine, l'explication universelle et consolante, qui est Dieu; et cette première méditation s'achève

1. Cf. mes Questions de chronologie rousseauiste [635], 56-57.

d2 LA « PROFESSIOiN DE FOI » DE JEAN-JACQUES.

en prière, en une prière au «. Père commun » des hommes '. Un songe la suit, « songe philosophique » comme beaucoup d'écrivains du Wiii" siècle se sont amusés à en écrire-, dont lintelligence générale est facile, mais dont quelques détails peuvent prêter à discussion : le philosophe se trouve transporté dans le temple des « dieux de la terre ». Là, des prêtres « orgueilleux et cruels » travaillent sciemment, et pour un bas intérêt, à entretenir chez tous les visiteurs l'enthousiasme des fanatiques, en leur mettant sur les yeux le bandeau qui les empêchera d'apercevoir la réalité hideuse des idoles. Dans ce temple, où Socrate et Jésus viendront bientôt dévoiler, puis renverser, ces divinités atroces, prêcher la vraie morale et le vrai Dieu, paraît d'abord un homme courageux, qui, « touchant subtilement au bandeau de ceux qu'on conduisait à l'autel, sans y causer de dérangement apparent, leur rendait l'usage de la vue ». Faut-il chercher, dans cette suite de prophètes et d'initiateurs religieux, une succession historique ou logique? Ceux qui ont interprété cette allégorie comme une histoire de la religion, ont cru reconnaître Xénophane dans ce précurseur de Socrate et de Jésus ^. Mais ce serait là une allusion bien érudite, peu conforme, semble-t-il, à la méthode populaire de Jean- Jacques. Remarquons, en outre, que cet homme dont « l'éloignement empêche de distinguer les traits » est « exactement vêtu » comme le philosophe qui rêve. Seraitce donc Jean-Jacques lui-même? Je ne le pense pas. Le visage de cet inconnu reste indiscernable, et, seul, son costume ressemble à celui du songeur. Aussi croirais-je plus volontiers que ce critique audacieux est un homme vêtu comme Jean-Jacques, c'est-à-dire un de ses contemporains, Diderot, par exemple, qui s'entend si bien, lui

2. Cf., en particulier, les textes des Songes philosophiques, du marquis d'Argens, que j'ai cités ailleurs [635], 58-60.

3. Cf. Louis Thomas, La dernière phase de la pensée religieuse de Rousseau [585], 14, note.

surtout, à « débarrasseï- de leur bandeau » les soldats de « l'allée des épines ' ». L'état d'inachèvement du morceau laisse subsister dans cette partie cjuelque obscurité, mais n'empêche pas, je crois, de reconstituer ainsi la pensée de l'auteur. En face de la religion, il y a trois attitudes possibles (iU'attitude purement critique et négative de ceux qui se contentent de détromper les dévots et de faire la guerre aux prétrt^, sans rien mettre à la place des croyances détruites Ç/l'attitude un peu énigmatique dg ■Spcrate, qui annonce l'immortalité de l'âme et « les grandes vérités de la nature », mais sans avoir peut-être le courage d'y rester fidèle jusqu'au boul®l'attitude de JàaiLS, qui rétablit la vraie liaison entre le ciel et la terre. L'œuvre émancipalrice de Socrate, que Rousseau a louée sans excès de reconnaissance, disparaît dans la gloire du « Fils de l'homme », qui prêche enfin au monde « une morale divine •>, et fait une « révolution » dans les âmes : « 0 mes enfants, dit-il aux hommes, d'un ton de tendresse qui pénétrait l'âme, je viens expier et guérir vos erreurs. Aimez celui qui vous aime, et connaissez Celui qui est ». Tous les dieux du passé disparaissent devant lui; mais ce n'est pas un vainqueur temporaire : « il semblait prendre sa place plutôt qu'usurper celle d'autrui... ; on sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, parce qu'il en avait la source en lui-même - ■).

Cette formule, qui termine — au moins provisoirement — le morceau, pourrait paraître l'acte de foi d'un croyant; mais ce serait là, selon rnoi, une fausse interprétation : c'est beaucoup plutôt un acte de ferveur qu'un acte de foi; et son vrai sens en eût été, je suppose, plus exactement compris, si ces pages interrompues avaient trouvé leur conclusion. Il est fort vraisemblable que, si Jean-Jacques avait pu conduire sa pensée jusqu'au bout, il aurait pro

!. La promenade du sceptique :I00J, I, 100-214, cl plus spécialement 2. [21:, 177-18.5.

b4 LA « PROFESSION DE FOI » DE JEAN-JACQUES.

longé cet éloge attendri du « Fils de l'homme » par des regrets, plus « philosophiques » d'allure, sur les déformations que les prêtres et les théologiens ont fait subir à la doctrine de Jésus; il se serait, une fois de plus, proclamé chrétien, mais chrétien à sa façon, et non à la façon de la Sorbonne ou du Consistoire. Qu'on s'imagine l'entraînant discours du Vicaire sur u la beauté de l'Évangile », détaché du reste de la Profession et s'arrétant sur ces mots : « si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu » ; — la tentation serait la même, d'interpréter celte formule sans contrepoids comme une affirmation émue de la divinité du Christ; mais on sait ce que vaudrait la tentation; elle ne vaut pas davantage ici. Il faut voir simplement dans cette rêverie, que « pénètre une émotion vive et délicieuse », un nouvel essai de Jean- Jacques pour clarifier ses idées sur la religion — la naturelle et la chrétienne —, le témoignage persistant de son malaise intellectuel, une première manifestation de sa sympathie hésitante pour Socrate, et une expression particulièrement fervente de sa tendresse pour Jésus.

Les Lettres à Sophie^, que Rousseau avait songé un instant à inViivûev Lettres morales-, me paraissent, elles aussi, inachevées^; et c'est là ce qui les empêche encore d'être

1. C'est ainsi que Rousseau les appelle : cf. sa noie marginale sur son manuscrit de la Profession [47], 234 note. Le litre de Lettres sur la vertu et le bonheur est de Streckeisen-Moullou, et ne se justifie pas.

Page 1