Lettre
4. ///'■ Lettre, 153; Profession de foi; Lctire à M. de Franquiéros [471, 171-173, 517.
la sienne. « Ne disons point dans notre imbécile vanité que riionime est le roi du monde, ({ue le soleil, les astres, le firmament, l'air, la terre, la mer, sont faits pour lui, que les végétaux germent pour sa subsistance, que les animaux vivent afin qu'il les dévore ». C'est pourtant, à peu de chose près, ce que dira le Vicaire Savoyard, lorsqu'il raillera « la philosophie moderne, qui n'a garde d'admettre cette obscure faculté appelée inslinct », lorsqu'il aura restauré par le raisonnement les grandes vérités qui assurent à l'homme « le premier rang » dans la nature, lorsqu'il affirmera, sans en sentir « le ridicule », que « tout est fait pour l'homme », et que <.<■ l'homme est le roi de la terre qu'il habite' ».
Ainsi, de ces deux professions de foi, que sépare à peine une année, il semble que le contenu soit très différent; mais cette impression première est fausse. Comme toujours chez Rousseau, lessentiel est l'orientation générale de la pensée, l'émotion, l'accent; et nous les retrouvons identiques dans les Lettres à Sophie et dans la Profession de foi. C'est seulement du point de vue intellectuel que Jean-Jacques rudoie Ihomme, et le ramène durement à l'humilité. 11 fait à l'orgueil humain son procès; il le fait avec âpreté, mais il le conclut par des paroles réconfortantes : « C'est assez déprimer l'homme, s'écrie-t-il! Si la raison l'écrase et l'avilit, le sentiment intérieur le relève et Ihonore...; si nous sommes petits par nos lumières, nous sommes grands par nos sentiments »; et, dans une volteface presque pascalienne, il se retourne vers nous, pour nous faire voir « le vrai titre de noblesse que la nature a gravé dans le cœur de l'homme » : « N'avez-vous jamais senti, nous demande-t-il, cette secrète inquiétude qui nous tourmente à la vue de notre misère, et qui s'indigne de notre faiblesse, comme d'un outrage aux facultés qui nous élèvent? N'avez-vous jamais é])rouvé ces transports invo-
1. Jll'^ et IV^ l.ellres [26], 155, 158; Profession de foi [47', 23.3, 153-159.
lontaires qui saisissent quelquefois une àme sensible à la contemplation du beau moral »? Et les fières interrogations continuent'.
Voilà donc une philosophie, toute sceptique et négative en apparence, qui revient finalement à des certitudes. Comme elle veut se borner à un « art d'être heureux », elle n'enlève à l'homme des droits incertains et précaires que pour lui assurer une royauté incontestable, et le rendre maître souverain de sa destinée, en le rendant à lui-même. Il y a au dedans de nous « une voix intérieure, qui nous juge en secret, et se fait sans cesse entendre à notre cœur; apprenons à l'écouter, à la suivre »; elle nous révélera dans la pleine lumière ce que les philosophes n'ont jamais pu nous prouver; et nous aurons enfin, grâce à elle, « un guide assuré dans ce labyrinthe des erreurs humaines ». Le Vicaire Savoyard reprendra cette formule en l'adoucissant, et l'on doit reconnaître qu'elle aura besoin alors d'être fort atténuée, car c'est au terme de ses raisonnements si méritoires sur le monde, l'homme et Dieu, qu'il placera cette déclaration sentimentale, qui semble bien rendre inutile tout l'effort antérieur. Mais, en dépit de ses habiletés de langage, quand le Vicaire dira : « nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines », — nous sentirons que tout ce bel édifice rationnel, qui précède le temple de la conscience, est rapporté sur une construction plus ancienne, d'où la « raison » et la « philosophie » étaient absentes -.
Donc, sur les ruines de la philosophie raisonnante, Jean-Jacques exalte la conscience, et la présente à Sophie comme son guide et son juge : (c Principe inné de justice et de vérité morale, antérieur à tous les préjugés nationaux, à toutes les maximes de l'éducation », la conscience