Cnntrat social, I
plutôt une hésitatibn d'écrivain qu'un doute de croyant. Tout en paraissant céder à « l'orgueilleuse philosophie )>, il continue à la suspecter; et, sans vouloir placer la religion à la base de la société, il amorce déjà deux paragraphes sur l'utilité du « concours de la religion dans l'établissement civil' )rr Rien n'est donc plus intéressant que le premier texte du Contrat, pour nous montrer les incertitudes, sinon les incohérences, de Rousseau à cette époque de transition, et pour nous faire sentir l'espèce de contradiction, sans doute encore inconsciente, où viennent se heurter l'homme dont la foi s'affermit et le « philosophe » qui ne sait comment adapter cette foi grandissante à sa « philosophie ■».
11 nous est moins facile de parler avec précision de la Morale sensitive, puisque le texte en est perdu, et que, pour en juger, nous en sommes réduits à la brève analyse des Confessions^. Mais elle suffit, je crois, pour en connaître les directions et l'esprit. C'eût été, semble-t-il, un manuel d'hygiène morale, où l'auteur aurait cherché par quelles règles de vie physique, on pouvait « maintenir l'âme dans l'état le plus favorable à la vertu », « forcer l'économie animale à favoriser l'ordre moral, qu'elle trouble si sou vent », à tout le moins préserver la volonté des contacts avilissants et des sollicitations anémiantes. Faut-il ajouter que ce petit ouvrage, dont le plan pourrait avoir été tracé par Cabanis, où la vertu aurait changé de lactique avec les saisons comme avec les climats, et qui aurait constitué, en quelque sorte, un calendrier médico-sentimental, ne comportait pas nécessairement un arrière-plan de matérialisme, comme peut-être l'ont cru certains amis de Jean- Jacques, qui n'en connaissaient que le titre? Mais il pouvait se prêter aussi à une interprétation fâcheuse. Dresser la liste, même en réduisant leur action au minimum, de toutes les influences où s'affirme la domination
t. /e'- Contrat social, 1,2, II, 3 [33], 253, 2.3l, 280, et mes remarques à ce sujet [635], 55, 2. VIII, 292-293.
des choses sur 1 ame humaine, c'est compromettre, ou du moins diminuer, la confiance de l'homme en sa liberté. Si l'on pose en principe « qu'un homme tenté résiste une fois parce qu'il est fort, et succombe une autre fois parce qu'il est faible », et que cette force ou cette faiblesse morales ne sont que les résultantes des conditions physiques où il s'est trouvé, qu'en agissant convenablement sur la machine humaine, on prépare des désirs qui préparent des volontés, on est moins à l'aise pour proclamer ensuite que « notre pire tourment, quand nous succombons, est de sentir que nous avons pu résister 5>; on est moins à l'aise pour inviter « la voix de l'âme à s'élever contre la loi du corps* «. L'auteur de la Profession de foi le sentira plus tard ; mais il ne paraît pas apercevoir encore les conséquences théoriques de ses réflexions; il travaille en philosophe positif, sensualiste, à qui les hommes de V Encyclopédie n'ont pas seulement donné le goût de l'expérience, mais ont appris à ne pas négliger le corps, à lui rendre dans la vie l'importance, et presque la prépondérance, qui lui est due. 11 semble bien que, dans ce Matérialisme du sage, on eût encore retrouvé l'ami de Condillac et de Diderot.
Mais, tandis que l'homme de lettres continue à rester sous leur dépendance intellectuelle, ou, tout au moins, en vertu de la vitesse acquise, continue à penser suivant la méthode qu'il leur doit, l'homme purement homme est bien près de s'en affranchir dans ce qui a toujours été pour lui l'essentiel de la vie et qui va le devenir davantage. Nous arrivons, en effet, à la dernière étape de cette grande réforme que Jean-Jacques a entreprise entre les deux Discours, réforme qui, d'abord tout extérieure, s'intériorise de plus en plus, et cherche de plus en plus, dans une justification de principes, la sécurité définitive. Nous avons vu les premiers résultats de cette réforme : il nous reste à en admirer le suprême effort. Simplifier son costume et fronder les habitudes courtoises de Paris ne serait (ju'un geste