Id. (VI, VIII), V
Quand encore Rousseau n'aurait pas écrit la Profession de foi du Vicaire Sai'oyard, quiconque aurait suivi son évolution religieuse depuis les Charmettes, sentirait que la X profession de foi » de Julie, par sa méthode comme par son contenu, coïncide bien avec celle de l'auteur, et que, s"il avait dû y apporter quelques réserves, Saint-Preux serait là, dans le roman lui-même, pour le représenter fidèlement. La lettre où Saint-Preux met son amie en garde contre les tentations du mysticisme, semble contenir les arguments de Rousseau pour ne pas partager jusqu'au bout la dévotion de son héroïne: et, quoique, dans le livre, ce soit Julie qui ait le dernier mot, — si Ton peut appeler mol le long et harmonieux cantique où sa piété s'exhale, — on est en droit de soupçonner que Rousseau est ici derrière son Saint-Preux. Comme le Vicaire Savoyard, dont il utilise par avance les formules, Saint-Preux ne veut reconnaître que la prière d'adoration, de résignation, et de « conversation ». 11 repousse toute prière qui serait seulement un appel de secours. Une supplication personnelle lui paraîtrait une réclamation, aussi indécente ([u'inutile. « Quand nous demandons à Dieu le pouvoir de liien faire, nous ne lui demandons rien qu'il ne nous ait donné ' ». Mais lui demander d'intervenir dans notre vie et dans nos minuscules affaires, ce serait rabaisser son immensité à notre niveau, oublier qu'il dirige le monde par des lois générales, les déclarer insuffisantes, et supposer enfin une Divinité injuste, qui ne secourrait pas également tous les hommes. Julie ne se laisse pas convaincre : elle continue à trouver dans la prière, dans la prière des âmes simples et croyantes, une consolation et une force. Elle ne
i. Nouvelle Héloïse (VI, vu), V, 33 ; cf. Profession de foi [47]. 293, 29.3 et aolp 4 : « Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire. Pouniuoi lui demander ce qu'il m'a donné >< ? La phrase (jui suit est encore à peu près identique dans les deux textes.
pense pas, en priant, abdiquer sa liberté; elle croirait plutôt préparer sa libération : « Cher Saint-Preux, dit-elle à son contradicteur, le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles, pour être sages. Voyons noire faiblesse, et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence, ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse, nous sommes libres par la prière, car il dépend de nous de demander et d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous d'avoir par nous-mêmes * ». Dans cette défense de la prière, Julie a prononcé le mot qui les sépare : « Soyons humbles ». « Soyons humbles », disait aussi Jean-Jacques à Sophie, mais « humbles de notre espèce, pour pouvoir nous enorgueillir de notre individu ^ ». Une humilité individuelle, je veux dire l'humilité suppliante d'une âme devant Dieu, non pas seulement d'une âme criminelle, mais d'une âme qui, parce qu'elle se sent humaine, se sent aussi faible, misérable et pécheresse, — ni Saint-Preux, ni Rousseau n'en veulent; et c'est eux, j'imagine, qui ont soufflé à Claire les conseils qu'elle donne à Julie : « Défie-toi de celte dangereuse vertu, qui ne fait qu'animer l'amour-propre, en le concentrant, et crois que la noble franchise d'une âme droite est préférable à l'orgueil des humbles-^ ». Mais, pour tout dire, Julie et Saint-Preux sont, dans le fond, moins séparés que leurs différences de formules pourraient ■ le laisser croire. Je trouve peu de prières dans la bouche de Julie; et celles-là môme qu'elle développe si complaisamment me paraissent plus satisfaites qu'implorantes et humiliées : « Je veux le bien que tu veux, s'éçrie-t-elle en élevant ses mains vers le ciel;. ..je veux être fidèle,... je veux être chaste »; et tous ces je veux répétés sont d'une humi-