Nouvelle Héloïse (IV, xiii), IV
lité impérative. Si Julie ne souscrit pas théoriquement au principe de Saint-Preux : (t ce n'est pas Dieu qui nous change, c'est nous qui changeons en nous élevant à lui », — elle y souscrit pratiquement '.
La vraie différence entre la religion de Julie et celle de Saint-Preux reste donc, semble-t-il, une différence sentimentale. Julie apporte à Dieu une Ame plus amoureuse, plus rêveuse, plus difficile à contenter par les tendresses humaines. « Sa dévotion, prétend son mari, est un opium pour lame- ». Il serait plus exact de dire que la dévotion de Julie vaut, pour son Ame, une musique. Julie est une âme insatisfaite, que le « bonheur ennuie », ou plutôt dont rien ici-bas ne parvient à « remplir le vide », et qui cherche plus haut une vie plus pleine'. La religion ne la lui donne pas, mais la lui fait pressentir. La pensée de Dieu lui devient un chant intérieur, dont elle endort sa tristesse et qui la transforme en douceur. On sent — et Rousseau le sent avec nous — que, dans toutes ces élévations vers le ciel, elle éprouve un plaisir, et comme un frémissement de volupté, à se laisser bercer par les grands mots harmonieux que la religion lui fournit, et qui sont, pour son cœur, autant de caresses. C'est un « cygne » qui chante, une âme (( céleste », mais qui crée son ciel plus encore qu'elle le voit : « L'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède; l'illusion cesse où commence la jouissance; le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité; et tel est le néant des choses humaines, qu'hors l'Être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas ^ ». Hors VÈtre existant par lai-même, dit-elle; mais, à tout prendre, s'il fallait reléguer le grand Être dans ce beau pays des chimères, elle ne s'en troublerait pas, pourvu qu'on lui permît encore de l'y rejoindre et de l'y adorer :
1. Nouvelle Héloïse (III, xvni, VI, vu, xi), IV, 247, V, 34, 56-57.