Mémoires de Mme d'Épimy [141]. I
3. Lettre à Vernes du 18 février 1758, X, 180. Ce mot confirme les formules des Rêveries, IX, 341 : « ils ne m'avaient pas persuadé, mais ils m'avaient inquiété...; mou cœur leur répondait mieux (jue ma raison ».
empêchait cet examen de conscience d'être poussé jus- (ju'aux dernières racines : il s'arrêtait toujours à des conclusions provisoires, où les vieux préjugés s'abritaient derrière les raisons du cœur, et tournait court devant les vraies difficultés. La solitude de l'Ermitage, en rendant la question plus impérieuse, offrait aussi des loisirs pour y lépondre, un grand silence intérieur où la conscience pouvait se reconnaître et écouter. Si proche de la nature, il semblait impossible de ne pas entendre sa voix.
« J'ai cru dans mon enfance par autorité; dans ma jeunesse, par sentiment; dans mon âge mûr, par raison », dira-t-il quelque douze ans plus tard'. Il ajoutait alors que « l'état de doute n'avait jamais été le sien >>; et je crois qu'il disait vrai; il a pu connaître les inquiétudes de la recherche, les angoisses de l'incertitude, mais jamais cette torture affolante d'une âme qui sent craquer sous elle l'édifice de ses pensées, et qui se sent prise par le vertige du vide. Au moment même où il délibérait intellectuellement sur sa foi, son âme ne restait pas sans soutien; et il semble avoir passé de la foi par sentiment à la foi par raison, sans hiatus comme sans douleur. Nous verrons, d'ailleurs, que, dans cette « foi par raison », le sentiment n'est pas exclu : la façon seule dont le problème se posait devant lui Tinvitait à y répondre avec toute son âme :
Me laisserai-je, se disait-il 2, éternellement ballotter par les sophismes des mieux disants, dont je ne suis pas même sûr que les opinions qu'ils prêchent, et qu'ils ont tant d'ardeur à faire adopter aux autres, soient bien les leurs à eux-mêmes? beurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leur intérêt de faire croire ceci ou cela, rendent impossible à pénétrer ce qu'ils croient eux-mêmes. 'Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti? Leur philosophie est pour les autres; il m'en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces, tandis qu'il est temps encore, afin d'avoir une règle fixe
i. Lettre à M. de Fraruiiiii-res, du lo janvier I7G9[47|, 515. 2. Rêveries, IX, 341.
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LA CKISE FINALE. H
de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de Vàge, dans toute la force de l'entendement; déjà je touche au déclin; si j'attends encore, je n'aurai plus, dans ma délibération tardive, l'usage de toutes mes forces; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité; je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd'hui de mon mieux possible; saisissons ce moment favorable : il est l'époque de ma réforme exteine et matérielle; qu'il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle et morale. Fixons une bonne fois mes opinions, mes principes ; et soyons, pour le reste de ma vie, ce que je trouverai devoir être après y avoir bien pensé.
C'est ainsi, du moins, que, vingt ans plus tard, Jean- Jacques reconstituait ses pensées d'alors; et cette reconstitution est très vraisemblable •. Les quelques pages des Rêveries où il nous a raconté cette crise décisive restent un document d'autobiographie intérieure dont on ne trouverait pas l'équivalent dans les Confessions. Elles nous font comprendre l'importance unique de cet inventaire, plusieurs fois interrompu, mais tenacement conduit à son terme. Si l'on songe que cette enquête philosophique et logique a été menée par une intelligence naturellement paresseuse et se dérobant à l'effort de la pensée, par celui qui avait écrit, pour l'avoir éprouvé au dedans de soi, que « l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé ^ » — on comprendra ce qu'il y eut de presque héro'iquc dans cette espèce d'assaut donné à la vérité. Il fallait, sans aucun doute, qu'il sentît que le tout de sa vie était engagé dans cette recherche, pour avoir- pu se maintenir si longuement en état de tension intellectuelle. 11 a raison : <( pour la première fois de
1. On trouve, en elîet, le même état d'esprit dans la //« Lettre à Sophie [26], 142, où, pour « se délivrer du doute alîreux » sur le sens et la valeur de la vie, il propose « de l'étendre, pour un temps, au delà de ses bornes naturelles,..., de porter au fond de son âme le flambeau de la vérité, d'examiner une fois tout ce qu'on peut, tout ce qu'on croit, tout ce qu'on sent, et tout ce qu'on doit penser, sentir et croire, pour être heureux autant que le permet la condition humaine ».