Lettre de 17.58 (?), X
quand il soumet la pensée aux exigences de l'action, l'explique et la justifie par elle.
Il y a peut-être d'autres vérités que celles qui sont utiles à notre conduite; et, par exemple, la révélation se présente à nous avec un certain nombre de récits et de dogmes, qui nous renseignent sur notre histoire et sur notre destinée; la métaphysique se pose des problèmes qu'elle ne parvient jamais à résoudre, mais dont les solutions contradictoires partagent les esprits. En présence de ces affirmations théologiques ou philosophiques, « sachons être ignorants », tout en étant « toujours modestes ' ». L'attitude que la vie nous commande ici est une attitude de réserve et même d'arrêt : d'indifférence absolue, s'il s'agit de problèmes proprement métaphysiques, c'est-à-dire <c de questions oiseuses, qui peuvent inquiéter notre amour-propre, mais qui sont inutiles à notre conduite et supérieures à notre raison^»; de « doute respectueux », s'il s'agit de la révélation, dont « l'utilité », peut-être réelle « pour ceux qui ont le bonheur de la reconnaître », ne parvient pas cependant à s'imposer d'elle-même ^
Mais ce doute, cette attitude suspensive ne nous jettent pas dans un « état violent » d'où l'àme éprouve le besoin de s'évader^. « Scepticisme involontaire», il n'est « nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux points essentiels à la pratique », et qu'illaisse intacts « les principes • de tous nos devoirs ■' ». 11 y a une Providence qui gouverne ! le monde, assure le Vicaire : « je le vois, ou plutôt je le l'sens; et cela m'importe à savoir; mais ce même monde I est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe unique des choses? Y en a-t-il deux ou plusieurs, et quelle est leur nature? Je n'en sais rien, et que m'importe ^ » I A combien
4. 51, 47; cf. lettre à Voltaire, du 18 août 1736, X, 131. 5.415.
LA <« PROFESSION DE FOI » Dt' VICAIRE SAVOYARD. 91
d'autres problèmes spéculatifs, ce que m'iinportel peut servir de réponse! Les bêtes ont-elles une âme? Comment se justifie la liberté? Y a-t-il des châtiments pour les méchants, et sont-ils éternels? La révélation est-elle un supplément ou une perversion de la religion naturelle? Autant de questions que l'homme — du moins, l'homme bon — n'a pas d'intérêt à résoudre, et devant lesquelles il s'arrête incertain et, plus encore, incurieux de la vérité : « Quand les forces lui manquent pour aller plus loin, de quoi peut-il être coupable? c'est à elle à s'approcher ' ».
Ainsi la vérité ne se démontre pas : « elle se voit, ou plu-| tôt elle se sent ». Quiconque se met en sa présence avec un cœur droit, ne peut pas ne pas la reconnaître et s'y atta-^ cher : <' Mon enfant, dit le Vicaire à son disciple, je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours, c'est tout ce que je vous demande ^ )>; le cœur répondra de lui-même; ce qu' « il sentira » sera plus sûr que toutes les démonstrations des « philosophes ». « Souvenez-vous toujours, lui dit-il un peu plus loin, que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose »; et c'est assez : La vérité ne se dérobe pas longtemps « à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer ■ '>, Sans doute, la raison peut nous aider dans certaines déductions, nous montrer les conséquences de certaines notions primitives, que le sentiment nous fournit; mais, après avoir bien raisonné, la raison est obligée de confesser son impuissance foncière; et, tout ce qu'elle peut nous garantir, c'est que <( la règle de nous livrer au sentiment plus qu'à la raison est confirmée par la raison même '* ». Son suprême conseil, si elle veut être loyale, c'est de « nous borner aux premiers sentiments