et note
La religion de •!. •!. Rousseau. —
gances de la coutume: ils pourront chercher malignement, dans l'histoire ou chez les voyageurs, des exem[)lcs de j)erversion et d'innocentes atrocités, ils ne prouveront pas que notre morale soit un résidu d'expérience; ils démontreront seulement que l'éducation, la religion, les préjugés peuvent amortir ou fausser la conscience, mais non l'étoulfer. A travers toute l'humanité, l'entente est unanime sur les grands principes de conduite, parce que c'est vraiment « la sainte voix de la nature » qui s'exprime par les alTirmations de la conscience ^
Ce sentiment d'amour pour le bien et d'adhésion au bien connu, qui est proprement la conscience, prend sa force impérative dans les promesses qu'il contient. « Sois juste, ' et tu seras heureux », dit la conscience. Elle l'alfirme dans le malheur et dans l'injustice. Elle a raison. Déjà le contentement d'avoir bien fait est une jouissance, et la meilleure; mais il y a des revanches pour le juste : une autre vie l'attend, où la conscience, encore hésitante et timide sur terre, retrouvera tout son empire et réservera des voluptés (i inépuisables » aux Ames qui l'auront servie-. Ceux qui voudraient fonder une morale sur la pure raison se trompent ou nous dupent. L'intérêt bien entendu, le <i chacun l)our soi », est aussi « raisonnable », et même, presque toujours, plus « raisonnable » que le dévouement et la vertu. Prêcher la morale de (c l'ordre ;>, c'est se griser de mots, car c'est suivre un ordre, et très intelligent, que de tout ramener à soi : u lc vicix^n-&&i est rainoiirHe l'ordre »> /Pour organiser sa vie selon l'ordre véritalile, })our savoir [j s'oublier soi-même, en s'ordonnant par rapport au tout, il V faut savoir que ce tout a un centre : il faut croire en Dieu ^. ;^ Et voilà comment la conscience, en imposant à l'homme / un devoir, en lui promettant des plaisirs, en lui assurant un <■<■ salaire », sufiit pratiquement à tout. La conscience
implique tlonc un système du monde, que nous n'avons plus qu'à pn'ciser cl à confii'mer par la raison; elle est^ki force intérieure qui anime l'esprit, quand il s'en vient mninte'nnnt. sur le teiTain pnivnieiiL-tŒîrâstlpTriqiiiî^ d é fc il; (Irc CCS (icn\ cni iscs solidaires : la cause de l'homme el^ la c;ui>c (ic Dieu,
Car c'est bien la grandeur, la souveraineté et l'indépendance de 1 homme, comme aussi la puissance de Dieu et sa bonté, qui se trouvent en jeu dans cette bataille. Les philosophes d'aujourd'hui, dans <( leur triste philosophie », veulent ravir à l'hommo c l'honneur de penser' ». Ils ne se contentent pas de soulcnir que « toutes nos idées nous viennent du dehors », Rousseau n'y coidrcdirait pas-; ils prétendent que les jugemenls (u'i ces i(l('cs s'alliriucnt, (jue les sentiments où ces idées (( soiil apprccices », que toute notre vie spirituelle et morale n'est ([u'uii développement de la sensation. Ne cherchons jjas dans l'homme, nous dicent-ils, autre chose que cette substance matérielle qui tombesous nos sens et qui n'est pas incapable de produire la vie et la pensée; que l'homme renonce à cette chimère inintelligible de liberté dans un monde qui n'admet point « d'effets sans cause ^ », qu'il abdique enfin sa soi-disant royauté sur la nature, et rentre paisiblement dans la foule des animaux qui vivent, sentent et pensent comme lui'.
Eh bien! contre cette humiliation c|ue veulent nous imposer des « âmes abjectes », il faut nous rebeller, non seulement au nom de la conscience, mais au nom de l'expérience et de la raison. A Condillac et aux rédacteurs sensualistes de Y Encyclopédie '% répondons en aflirmaut notre action sur les choses : la sensation ne nous apporte que des éléments <c isolés »; et c'est la force active de notre
3. 189 : cf. llehelius. De Vespvil, I, 4 [30.jj, 36-38 : » Un traité philosophique de la liberté ne serait (|u'iin traité des ellets sans cause ».
4. Cf. 79-91, et les textes d'Helvetius, de Condillac et de l'article Évidence cités dans les notes.
pensée qui introduit dans ce cliaos des rapports, une coordination, et, pour tout dire, le jugement. '< I.a faculté distinctive de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot cst'^ ». ('.e pouvoir, nous Favons. Nous sommes actifs dans l'organisation et l'élaboration de nos sensations, c'est-à-dire dans nos jugements. Ainsi s'affirme notre liberté. L'action intellectuelle, manifestée ou symbolisée par l'action matérielle, suppose une volonté. Penser et agir ne font c[u'un, et il n'y a pas de volonté sans liberté. Helvetiiis et Fréret ont beau dire : « Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c'est celui de nécessité^ ». Partout où il y a action, expansion d'un individu, mise en mouvement d'une force, il faut supposer une volonté. C'est avouer déjà qu'il y a dans l'être humain autre chose que du matériel. Pensée et matière, quoi qu'en dise Locke, s'excluent. Nous sommes faits de deux substances, l'une active, l'autre passive, dont l'union est incompréhensible, mais dont nous expérimentons au dedans de nous le dualisme, pai'fois tragique^.
Au reste, ce dualisme même prouve notre grandeur : cette « inquiétude », ces désirs insatisfaits, cette volonté qui voudrait maîtriser les bas appétits sensibles, toutes ces nobles initiatives spirituelles nous rattachent à autre chose qu'à « ce corps étroit », oîi notre vie est provisoirement enchaînée ^ Ou'Helvetius, s'il lui plaît, nous « compare aux bêtes »; son cœur bienfaisant protestera contre une extra^ vagance de raisonneur. Nous sommes vraiment « les rois de la terre », et presque du monde, parce que nous le tenons, pour ainsi dire, tout entier sous notre regard, et que nous pouvons nous associer par l'intelligence et l'admiration à la pensée organisatrice de Dieu^
Les deux causes, de Dieu et de l'homme, sont insépa-
2. 189, et les textes, cités en note, d'Helvetius et de Fréret.
LA u PROFESSION DE KOI '> DU VICAIRE SAVOYARD. lOl
rablcs; ce sont les nirincs sophistes, ({ui prétendent nons réiluire aux pures sensations, qui cherchent aussi à bannir Dieu de l'univers. Ils voudraient expliquer la vie par le hasard, on plutôt par les tâtonnements et les adaptations progressives dune matière éternelle, nécessairement en mouvement. Le monde serait « uiî grand animal », incertain de sa destinée, mais essayant à travers rinfini des siècles, les combinaisons qui lui permettent de vivre. Ce sont là des rêves de Diderot ou de La Meltrie, c'est-à-dire de gens qui ont l'imagination forte'. Pour les discuter, il faudrait d'abord admettre que le mouvement est essentiel à la matière, alors que la matière, chose c< éparse et morte », est indifférente au mouvement comme au repos; il faudrait admettre qu'il puisse y avoir de la matière vivante et sentante, ce qui est contradictoire, puisqu'on ne saurait sentir sans avoir des sens-. Nous avons l'infini à parier contre un que l'organisatio^i de l'univeis n'est pas un spectacle de hasard, que la merveilleuse adaptation, non seulement des détails entre eux dans chaque partie, mais surtout de chaque partie pour le tout, représente un dessein. L'ordre règne dans le monde que Dieu gouverne. Chaque chose est à sa place : des « barrières insurmontables » séparent les différentes espèces; et pourtant tous les êtres, liés les uns aux autres, sont réciproquement fins et moyens, et forment un système complet, où se manifeste l'unité d'intention et d'une intention bienfaisante'^
Le Dieu qui a oi'donné les mondes est un père pour ses; ,. créatures. Le mal, qu'on essaie de lui objecter, pour nier! ^^ sa Providence, c'est l'homme même qui en est l'au^feur.j « Il n'existe point d'autre mal que celui que nous faisons ou que nous souffrons, et l'un et l'autre vient de nous ». Le mal i)hysique est, en grande partie, le produit de la vie sociale, qui n'entre point dans le plan providentiel : c'est
1. l2o-13l, et les textes de Diderot, La Mettrie, Maillet, etc., cités à la note 1 de la p. 125.