‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 69 sur 239 · et notes · texte numérisé non relu

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102 LA u PROFESSION DE FOI » DE JEAN-.JACOL'ES.

la réilexion, — dont nous savons qu'ej^le nest pas loin d'être une « dépravation », — qui multiplie la douleur, en l'exaspérant, et qui rend la mort affreuse. Le mal moral est la rançon de celte liberté, qui nous rapproche de Dieu et nous rend semblable à lui'. Enfin le juste souffrant n'oublie pas que sa souffrance est courte, et que la récompense est au terme : il ne crie pas à la Providence : « tu m'as trompé », car il sait son âme immortelle, et pressent, même dans l'abaissement de cette vie, les joies de l'éternelle 'libération. C'est, du moins, une ^pensée consolante d'espérer avec les âmes pieuses, que, délivrés du corps, nous n'aurons plus rien où la dissolution de la mort puisse se prendre, et que notre bonheur sera sans fin, comme nous 2. Quant aux méchants, ils seront punis, sans doute, si toutefois le remords n'a pas déjà, pour eux, compensé le crime; mais cette punition durera t-elle toujours? Si les âmes perverses ne sont pas anéanties, ne conviendrait-il pas de souhaiter que « la même paix nous attende tous également un jour »? Qu'importe, somme toute, le sort réservé aux méchants! le Vicaire ne s'adresse qu'aux « bons », et ne veut songer qu'à « l'espoir du juste -^ ».

L'examen rationnel de la vie et du monde a donc justifié cette double intuition de la conscience : grandeur de l'homme et bonté de Dieu. D'abord affirmé par la conscience, puis confirmé par la raison, Dieu rend à la conscience une autorité nouvelle : il apparaît à son horizon comme un terme et une garantie. Et désormais, plus confiant encore dans cette voix intérieure, l'homme peut se tourner avec amour, avec attendrissement, vers ce juge paternel, dont sa conscience n'est qu'un écho. Il ne le prie point, si c'est le prier que lui demander pour soi une dérogation à l'ordre immuable de l'univers; mais il le prie, si c'est le pri:'r que le bénir et l'adorer en lui disant :

« Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon! dans ma confiance en foi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais; j'acquiesce à ta bonté, je crois partager d'avance la su[)rème félicité qui en est le prix' ».

Cette prière lui suffit. 11 ne semble pas avoir besoin d"un Dieu plus proche, d"un Dieu humanisé, qui serait le Dieu de la révélation et le Dieu de la grâce. Jean-Jacques n'en veut point. J'ai souligné plus haut son apparente volte-face, quand il aborde ce nouveau problème. Cet homme qui, dans l'élaboration de son théisme, — d'un geste violent, avec toute l'énergie du désespoir, — a secoué les arguments de la philosophie encyclopédiste, et qui, pour justifier son i*ôve sur la vie, a fait si bon marché de la raison, le voilà qui en devient l'homme lige, qui exige de voir clair partout, « de n'admettre, lui aussi, que ce qu'il peut expliquer - », de ne se mouvoir que parmi des évidences et des faits scrupuleusement contrôlés.

Ce n'est pas que le Vicaire Savoyard s'arrête en historien devant les religions révélées, pour en critiquer les livres et les traditions. Rousseau a une intelligence que les problèmes historiques n'émeuvent guère; il revendique, du moins, pour « tout homme sensé », qui a « mis à part toute autorité humaine-^ -), le slrict droit de faire cette enquête, avant de donner à l'une ou l'autre de ces religions une adhésion explicite; il montre même que ce droit deviendrait un devoir de probité et de justice, « le premier ' devoir de l'homme », si Ton admettait qu'une révélation fût possible. Mais, heureusement, ce devoir de critique religieuse — devoir « horrible », d'ailleurs, qui gâcherait

la vie en la faussant', — n'est pas un véritable devoir. Il ne le serait que si nous ne pouvions pas nous soustraire à la question; or, c'est précisément notre devoir de nous récuser devant elle, si vraiment nous croyons en Dieu, et si nous avons compris notre tâche en ce monde; car toute révélation, lors même qu'elle serait possible, est à la fois inutile et indémontrable.

(Toute révélation se présente, en effet, escortée, en guise de preuves, par des miracles et des prophéties. Mais des miracles, il y en a trop, et ils sont invérifiables. Le miracle est le produit naturel de Tagitation religieuse dans des milieux populaires : » le plus grand de tous les miracles serait que, là où il y a des fanatiques persécutés, il n'y eût point de miracles- ». Pour qu'un juge d'esprit sain pût valider une prophétie, il devrait avoir été le témoin et de la prophétie et de sa réalisation; encore faudrait-il qu'on lui prouvât que la coïncidence ne pouvait être fortuite^. Comme le miracle, la prophétie n'est donc valable que si l'on est déjà résigné à se faire une croyance sur la parole d'autrui. Du reste, puisque, de l'aveu des théologiens, il y a de faux miracles et de fausses prophéties, ces événements surnaturels ne peuvent témoigner avec toute leur force en faveur d'une doctrine, que si cette doctrine se recommande elle-même par sa vérité et sa sainteté. Les catholiques <^ font grand bruit de l'autorité de l'Église »; mais celte autorité, à moins d'être acceptée sans preuves, ne se justifiera que par la doctrine dont cette Église est la messagère. C'est donc à la doctrine même qu'il en faut toujours revenir; et, de cette révélation, qui ne peut finalement s'imposer que par elle-même et par son contenu, c'est la raison qui reste le juge suprême*. Ce qui revient à dire que la révélation, pour se faire accepter, ne doit rien contenir de plus que la raison : elle doil en avoir les qualités

LA M PROFESSION DE FOI » DU VICAIKK SAVOVAKIJ. Kjîi

de u clarté luniinoiise o, d" >< évidence frappante »; elle doit être dautant plus « claire », d'autant plus « évidente », (fautant plus« raisonnable », qu'elle nous arrive du dehors. Bref, si, par hasard, une révélali(ni était i)Ossible, sa seule utilité serait de présenter, « d'une manière sensible », et, en quelque sorte, populaiie, les grandes vérités du théisme. S'il fallait admettre une religion révélée, elle ne devrait être qu'une vulgarisation de la religion naturelle'.

Ces principes généraux de méfiance rationaliste, le ^■icaire va les soutenir par des arguments plus précis, dont il empruntera l'essentiel à ces mêmes « pliilosophes » qu'il vient à peine de repousser comme « des sophistes de mauvaise foi- ». Consciemment ou non, les objections de Chubb, de Massé, de Toussaint, d'Abauzif, même de Diderot et de Fréret, sont reprises par ce prêtre catholique avec une conviction aussi robiiste que s'il les avait découvertes lui-même \ Voltaire écrit en marge de cette « profession de foi » si peu ecclésiastique : « excellent », « bon », « très bon », parce qu'il s'y reconnaît; ou encore : « tout ce discours se trouve mot à mot dans le poème de la Religion naturelle et dans VÉpilre à Uranie'' ». Et il a raison, si l'on veut bien élargir sa formule. Toute la philippique du Vicaire contre le christianisme, se retrouve dans.V Épitre à Uranie, dans la Lettre de Thrasybale à Leucippe, dans le Militaire philosophe, dans l'Examen de la religion, et autres pamphlets violemment antichrétiens, dont quelques-uns ne deviendront publics qu'après la Profession de foi, mais que Rousseau, nous le savons, avait lus en manuscrits. L'éloquence du Vicaire est, sans doute,. plus ramassée, plus mordante, son ironie plus amère; au demeurant, c'est sur des thèmes depuis longtemps usagés qu'il s'émeut'.

3. Cf. surtout les notes des p. 309, 311, 319, .325, 329, .339, 341, etc.

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