Lellre à Du Pevrou, du S août ITIio, XI
126 LA u PROFESSION DE FOI » DE JEAN-JACUUFS,
Si l'on voulait s'en fier à celte interprétation, la Profession de foi ne serait plus qu'un bréviaire d'apologétique proteslantc, à la fois dirigé contre le papisme et contre le philosophisnie. Et, sans doute, la Profession est cela, mais elle est autre chose encore; elle est aussi, et parfois avec violence, une attaque contre la théologie chrétienne, j'entends, contre toute théologie qui veut expliquer le christianisme par des mystères et soumettre l'intelligence à une autorité. Au reste, ((ne (clIe religion sans dogme et sans discipline intellectuelle, proposée [)ar le Vicaire, pût s'accommoder avec le christianisme de Genève, et fût même comme la formule anticipée de sa foi prochaine, je le croirais volontiers; et peut-être, si le débat fût resté purement religieux, les ministres genevois auraient-ils trouvé moyen de ne pas décourager par des anathèmes en forme celui qu'ils continuaient à regarder comme un frère d'armes.
« La doctrine de la Profession de fui du 1 icaire Savoyard, demandait Rousseau à un concitoyen ', quelques semaines après la condamnation de VÉmile par le Conseil, est-elle si évidemment contraire à la religion établie à Genève, que cela n'ait pas môme pu faire une question, et que le Conseil, quand il s'agissait de l'honneur et du sort d'un citoyen, ait dû, sur cet article, ne pas même consulter les théologiens >>? Un an plus tard, le ministre Paul Moultou reprendra la question de Jean-Jacques à son compte-. Et il n'était pas le seul, dans la Compagnie des pasteurs, pour qui la question ne lui [lis ii'-solue d"embléepar la négative. Sans doute, la Nouvelle Héloïse avait paru suspecte au Consistoire, qui l'avait même dénoncée, comme « fort dangereuse pour les mœurs »; mais « l'approbation, que Paris catholique avait donnée à un ouvrage dans lequel les seuls protestants étaient ménagés «, avait arrêté chez
1. Letlre à Marcel de Mézières, [du 24 juillet 1762], X. 353.
2. Il la reprendra texluellenient : cf. sa lettre à Salomon Ueverdil, de septembre 1763 [84]. III, 230.
LES COMJIENTAIHES DE LA k PlïOFESSION DE FOI ». 127
les iiiquisil(Hii's 1rs tentatives de [)roscrii)lion '. Malgré toutes ses imprudences théologiques, on n'oubliait pas que Rousseau avait déjoué la ruse de D'Alembcrt, et qu'il étai» l'homme qui avait empêché à Genève l'installation du* théâtre. Dans la lutte pour la moralité contre « la corruption française », et surtout contre la ebrruption voltairienne, plus menaçante et plus voisine, il restait un allié' précieux, qu'on entendait ménager. Ce n'était pas seulement de jeunes ministres, comme Moultou, Mouchon et Roustan, qui s'attendrissaient sur Jean-Jacques, et s'exaltaient pour sa défense. Au début de l'affaire, Jacob Vernet, qui est comme le chef moral de la Compagnie, se garde bien d'entrer dans la mêlée. 11 se tient à l'écart, en témoin plutôt sj^mpathiquc à Jean-Jacques. Il lui semble, comme à bien d'autres, que la lettre au pasleur MontmoUin. cette profession oflicielle « de la religion clu-iUicniii^ rcWormée », esl d'un pa^(>i^si<•ll (|(M(-rent, c{ui mérite, à tout le moins, riiulnlgciicc. VA [tuis, ^ il abhorre Voltaire », contre lequel il vient d'écrire ses premières Le/i;rs d'un voyageur anglais ; il reconnaît, dans le tableau des ravages du « philosophisme ■>, qui lei-mine la Profession, les idées, et même les mots, qu'il a mis à la mode-; il est « content ». Beaucoup de minisires le sont avec lui; et Moultou, peu tendre pour ses collègues, reconnaît cependant que la conduite de la Compagnie fut d'abord très correcte. Deux mois encore après la condamnation de l'Emile par le Conseil, i! (Miivail à son ami : « Je dois ce témoignage ànosministi'es, (piil n'y en a pas quatre qui aient approuvé le décret et pas un seul qui ait osé dire qu'il l'approuvât' ». L'année suivante, il pouvait encore maintenir et préciser son afiirmation : <■ Ce ne fut point.