‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 3)Chapitre 96 sur 239 · I. Lellrc à M. dr Bcaumnnl III, S · texte numérisé non relu

I. Lellrc à M. dr Bcaumnnl III, S

entretenait peut être en lui ces illusions. « 0 mon cher, mon très cher citoyen, lui écrivait-il après avoir lu le manuscrit de la Lettre, quel livre! Quelle âme! Quelle candeur! Quelle sublimité!... Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux; qu'ils brûlent vos livres, vous brûlez l'âme de vos lecteurs. Que les Genevois tremblent en lisant votre livre; et, s'ils ne s'amendent pas après l'avoir lu, abandonnez-les à leur sens dépravé! dévouez-les au mépris des siècles ». Les Genevois ne s'amendèrent pas. Sans doute, le citoyen de Genève n'eut pas de peine à retrouver des admirateurs parmi eux; le bonhomme Deluc, tout orthodoxe qu'il fût, dévora le livre, et s'en déclara « transporté »; et, un mois à peine après la publication, Moultou pouvait envoyer à Jean-Jacques ce bulletin de victoire : (c Votre ouvrage a tout le succès que nous pouvions désirer; vos ennemis sont déconcertés, et vos amis triomphent:... il s'est débité en un seul jour plus de cent cinquante exemplaires de votre Lettre, et jusqu'ici plus de deux cent cinquante ». On eut même pu croire que, sur le fond de la question, on était bien près de s'entendre : « Il n'y a pas un homme sage à Genève, lui écrivait encore

^ Moultou, qui ne vous croie çhrélLen et qui ne commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien.

1 C'est ce que M. le professeur Vernet me dit en propres termes, et quil a répété à plusieurs personnes : Je ne doute plus qu'il ne soit chrétien, me dit-il, quoiqu'il ne le

I soit pas comme moi; mais enfin il l'est, et on n'a plus rien à luF dire~Sï^e réfutais à présent le Vicaire Savoyard, je regarderais M. Rousseau comme un vrai chrétien, qui s'est trompé sur diverses choses, et qui, parla, a fourni, sans le vouloir, des armes aux incrédules* ». Mais ce sont là paroles sans conséquence, et que l'ami Moultou est trop pressé de recueillir comme le jugement de la cité. S'il pouvait lire la correspondance de Bonnet, il verrait l'irri-

1. Lpttres des 23, 30 mars et 20 avril 1763 [27], I, 77, 78, 83-84.

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talion, et [presque la rage, de certains patriciens, à (jui reviennent l'autorité et les décisions dans les conseils. Bonnet ne se laisse pas prendre à <( l'astuce » de Jean- Jacques. « Vous jugez bien, dit-il à son ami De Geer, qu'il ne se rétracte pas; ce sont toujours les mêmes principes, ou plutôt les mômes opinions, les mêmes préjugés, les mêmes erreurs • ». « Jamais, écrit-il encore à Haller, on ne ] vit plus d'orgueil et plus de mépris des dignités... Rousseau est tout autrement dangereux qu'un incrédule ouvert... j.^^i Satan, déguisé en ange de lumière, peut facilement être pris pour Gabriel par les simples et donné pour tel parj ceux qui ne le sont pas )>. A ce « Satan déguisé », ces hommes doctes préfèrent encore Voltaire, dont « le génie brillant est bien moins dangereux que notre cynique Rousseau- ». On a laissé les frères Cramer publier officiellement les Œuvres complètes de Voltaire^; le Sermon des cinquante s'est môme imprimé à Genève*; et c'est à Genève encore que va bientôt paraître le Dictionnaire philosophique^; mais, sur la demande du résident de France, le Conseil défendra d'imprimer la Lettre à M. de Beaumont^.

Ce n'est là, il est vrai, qu'une mesure administrative; ce qui est plus sensible à Rousseau, c'est la trahison de Vernes. Vernes, qu'il a tant aimé, auquel il s'est livré en toute confiance et ingénuité, Vernes, dont il connaît le « socinianisme » presque « parfait », mais dont il ne con-

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