‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 132 sur 386 · Profession de foi · texte numérisé non relu

Profession de foi

Voulez-vous vous convaincre qu'un amour pur et désintéressé de la vertu est, pour ainsi dire, de l'essence du cœur humain? Voyez-le dans les sujets même imaginaires, où Ion trouve les peintures de la vertu. Combien de fois, dans ces spectacles, — dont la fréquentation pourrait être utile, si les leçons momentanées de la vertu n'étaient pas effacées par les funestes et durables impressions des sens; dans ces spectacles que lamour aveugle du plaisir demande avec ardeur et ([ue la sagesse vigilante du magistral refuse avec fermeté; — combien do fois, dis-je, n"a-t-on pas vu les cœurs échauffés par de grands traits de vertu, qu'on sait bien qu'il faut exposer aux regards, si l'on veut intéresser les spectateurs! Que de soupirs la vertu malheureuse arrache à ces hommes mêmes pour qui elle semblait absolument étrangère !

J'emprunte cotte page à un sermon « sur la droiture originelle de l'homme ' ». Vernes en a composé trois sur ce même sujet; et ce sont eux qui ouvrent le recueil de ses Sermons. J'ai déjà utilisé cette trilogie en l'honneur « de la bonté de la nature », et j'ai cru y apercevoir des témoignages certains sur l'esprit religieux de la Genève du xviii'^ siècle ; mais j'y reviens maintenant, pour y retrouver l'empreinte indéniable do Jean-Jacques sur son ancien ami : c'est la même vision optimiste de l'homme, la même confiance dans la nature, la môme inaptitude à sentir le péché". D'antres sermons de Vernes apporteraient, s'il en était Ijes^in, un complément de preuve. Ses idées « sur les l)laisirs religieux », « sur la bonne conscience », « sur le christianisme, système du vi-ai bonheur'' », sont d'un ministre du Saint-Évangile, (jui peut être brouillé avec Housscau, et l'excommunier ofriciellcment, mais qui reste sous sa séduction.

Je me suis arrêté à \'ernes, parce que son exemple signifie davantage, et que l'influence dont il témoigne est chez lui plus involontaire. D'autres pasteurs genevois élaient mieux préparés à la subir, soit parce qu'ils n'avaient

1. //'■ Sermon sur ce su.jel (prèclié en 1767) [458], I. 27. •>. Sermons [458J, 1, 1-55. 3. M., 1, 88, 253, II, IGfi.

pas pris part à la bataille, soit mémo [tarce qu'ils n'avaient jamais abjuré leur secrète estime pour Rousseau. C'est le cas, semble t-il, du pasteur de Rochemont, que la Lettre à D'Alembert avait enthousiasmé, et qui s'était attendri sur l'invocation de Jean-Jacques à la « sainte et pure Vérité » : il y avait vu un commentaire de la promesse évangéliquc : (c la vérité vous affranchira ' ». Ses sermons nous le montrent déjà bien « affranchi »; il n'imaginerait même pas qu'un chrétien pût se scandaliser de certaines maximes, comme celle-ci, dont l'évidence est, à ses yeux, lumineuse : « lart de bien vivre n'est au fond, pour Thomme, que l'art de suivre les lois de la nature, pour parvenir au bonheur - ». Le pasteur Mouchon n'oublie pas qu'il a été le fils spirituel de Jean-Jacques, même quand il étale devant son auditoire « les misères de l'homme ». Il a pu donner deux sermons sur ce sujet sans parler du péché originel: et, s'il ose lâcher une fois le mot d' « homme pécheur », c'est encore « malheureux » qu'il veut dire, — malheur d'une âme instinctivement droite, qui n'a eu que le tort de trop croire en la raison 5. Le pasteur Romilly, lui non plus, n'est pas un de « ces misanthropes atrabilaires qui ne voient dans l'homme que souillure et corruption^ )> ; il a beau parler sur « la rémission des péchés ■• », la pensée du péché ne le hante guère; il a beau protester contre le déisme de Jean-Jacques, il rend hommage à « son éloquent précis de la religion naturelle"^ »; il fait plus : il lui emprunte son analyse de la conscience universelle, sa réfutation de la morale de l'ordre, sa comparaison de l'Évangile et de la l)hilosophie ^ Le pasteur Laget démontre inlassablement « l'influence de la religion chrétienne sur la société civile** »,

1. Lettre s. d. [1758] àRousseau [13]: cf. Letlrcù D'Alemberl, I, 267, noie.

2. Sur les qrands principes de la religion [378], 65 : cf. encore p. 1 et 160.

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