M., IV, 77-8U
3. Fragment inédit du Journal, publié par H. Débraye dans la Hevue critique des idées cl des livres, du 10 mars 1913, p. o25-o2tJ.
4. U convient cependant de faire remarquer que Genève sera atteinte, elle aussi, par la réaction religieuse qui suivra la Révolution. L'excellent Deluc. lui-même, tout en restant fidèle à ses principes rousseauistes de la « bonté de la nature », s'excusera, en 17i)9, d'avoir été, ou d'avoir paru, trop complaisant à la religion naturelle : cf. ses Lettres sur Véducalion religieuse de Venfanl [407'"]. 0, 8-12, etc. — Je n'ai, d'ailleurs, voulu, dans ce dernier et trop sommaire paragraphe, que montrer le point d'aboutissement d'une controverse. Ce serait une longue et intéressante étude que celle de celte évolution religieuse à Genève même, depuis la mort de Rousseau jusqu'au Concordat. On en verra les lignes générales dans le livre de M. G. Goyau [642], et le détail dans la thèse de M. L. Valette sur VÉglise de Genève à la fin du XVIIl' siècle [573J. Cf., en particulier, dans ce dernier ouvrage, les pages relatives à l'œuvre tl)éologi(iue d'Anspach (62-69, 8-3-86), de De Joux (75j, de Jean-Ami Martin (70-72, 90-91).
On comiirendra qu'à Paris rassimilalion ail été encore plus lenle. Pourtant, quelque cinq ou dix ans après l'apparition de YÉinile, un observateur qui savait dépasser les premières apparences, pouvait se rendre compte que Topinion catholique devenait de jour en jour plus indulgente pour Rousseau, et que les prêtres eux mêmes n'étaient plus si surs de l'impiété du Vicaire, ou. du moins, qu'un grand nombre d'entre eux fermaient les yeux sur elle, pour ne se rappeler que le « défenseur de la cause de Dieu ».
Par quel prodige, se demandait Diderot au lendemain de la niorl de Rousseau, celui qui a éciit la Profession de foi du Vicaire Savoyard, qui a tourné le Dieu du pnys eu dérision, en le peignant comme un agréable qui aimait le bon vin, qui ne haïssait pas les courtisanes, et qui fréquentait volontiers chez les fermiers généraux: celui qui traitait les mystères de la religion de logogriphes absurdes et puérils, et ses miracles de contes de Peau d'âne, a-i-U, après sa mort, tant de zélés partisans dans les classes de citoyens le plus opposées d'intérêt, de sentiments et de caractère? La léponse est facile : c'est qu'il s'était fait anti-philosophe: c'est qu'entre ses fanatiques, ceux qui traîneraient au bûcher l'indiscret qui aurait proféré la moitié de ses blasplièmes, haïssent plus leurs ennemis qu'ils n'aiment leur Dieu; c'est qu'entre ses fauati(iues, ceux qui n'accordent aux opinions religieuses ni grande certitude ni grande importance, haïssent encore moins les prêtres que les philosophes; c'est que nombre de vieilles dévoles ont été. comme de raison, de l'avis de leurs directeurs... '.
Les explications de Diderot sont insuffisantes; mais son témoignage est là : les directeurs de 1780 pardonnent volontiers à leurs philotiiées de lire la Nouvelle Héloise. Le témoignage de Diderot n'est pas le seul; quelques années plus tard, Mme de Geulis le re|)renait, mais en l'étayant
L Essai sur les règnes de Claude el de yéron [304 B], '.}6-97.
LES DISCIPLES hNVOLONTAIRES. 171
d'une nouvelle raison, et plus profonde : « Les ecclésiastiques et les dévots, dira-t-elle, lui ont tous pardonné au fond de lame ce qu'il a écrit contre la religion, en faveur des hommages si répétés qu'il a rendus à l'Évangile ^ ». Et, bien avant Diderot, Caraccioli avait constaté, en s'en indignant, que « des personnes qui passent pour pieuses, et des personnes même consacrées à Dieu, lisent et préconisent des ouvrages tels que... VÉinile et le Contrat social ^ )>. Ce sont là, il est vrai, des propos de table ou de confessionnal; ce sont des indulgences qu'on veut bien avouer, mais non publier, car on craindrait de scandaliser les âmes plus faibles. Néanmoins, dans la réserve même de leurs formules, les journalistes dévoués à la religion ou les apologistes de métier laissent deviner leurs sympathies. Qu'on ouvre l'Année littéraire, dans les dernières années de la vie de Rousseau, ou surtout apiès sa mort : ce n'est plus le ton sarcastique et violent d'autrefois, quand Fréron se gaussait bruyamment de llnégalité : il est devenu « le bon Jean-Jacques »; on se garde bien de le confondre dans la foule des autres incrédules, « qui ont moins de génie, moins de réflexions, moins de talents que lui » ; on est trop heureux de rappeler qu'il « connaît mieux que personne les prétendus philosophes de nos jours », qu'il a souffert par eux. et qu'il les a fait voir dans leur vilaine nudité ■'. Chaudon fait paraître en 1767 un Dictionnaire anti-philosopliique : l'article Rousseau n'y est certes pas tendre pour la philosophie de VÉmile et du Contrat; mais les dures épithètcs de doctrine ne font que rendre plus sensible la secrète tendresse pour la personne : « On pleure sur son
1. La religion base du bonheur [432], 22; Mémoires [144], VI, 145.