‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 146 sur 386 · Éloge de Rousseau · texte numérisé non relu

Éloge de Rousseau

l'abbé Boulogne continue son réquisitoire par un parallèle du K fanatisme )> et du « pbilosopliisme », où les emprunts, I)erdent toute discrétion :

Ici, mes frères, faisons une réflexion importante, et comprenons enfin combien funeste à l'univers est ce génie de destruction qui possède la pbilosophie. Depuis longtemps, elle se plait à déclamer contre le fanatisme; sans cesse elle exagère les malheurs de l'intolérance; sans cesse elle rappelle avec affectation ces jours de sang que le christianisme pleure encore. Sans doute que le fanatisme est affreux, sans doute (|ue lintolérance, quand elle est sanguinaire, peut engendrer des maux irréparables. Sainte religion, je vous atteste ici : périssent à jamais tous les persécuteurs! Mais la pbilosophie, si tolérante et si humaine, la plume à la main, n'est-elle pas encore plus destructive encore que ces deux monstres, quelle affecte tant de combattre? Aveugle, dans sa frénésie, de ne pas voir qu'elle va remplacer par de plus grands malheurs tous les excès qu'elle se vante de proscrire, qu'elle est bien plus meurtrière dans son indiflérence que le fanatisme dans son enthousiasme, et que reffervcscence du faux zèle est encore moins à craindre que la triste stagnation du scepticisme? Oui, mes fières, l'abus de la ])hilosophie doit encore mener plus loin que l'abus de la religion. Il est possible de réprimer le fanatisme et de le diriger ver.s le bien, tandis que l'esprit raisonneur, sans autre guide que son orgueil, ne connaît plus de frein et ne souffre plus de remède. Le fanatisme n'est que l'excès de la vertu, l'irréligion en est la mort. Dans l'un, je puis encore découvrir une certaine élévation de sentiments et do principes. La gloire de Dieu, l'amour de la vérité, ces sublimes motifs dans ceux mêmes qui en abusent, peuvent encore supposer des caractères vigoureux, des âmes énergiques. Dans l'autre, dans l'esprit d'irréligion et de système, je n'aperçois que la dégradation et l'engourdissement de toutes les facultés de l'àme. Dût l'excès du zèle être une suite nécessaire de nos principes religieux, il serait encore moins fatal au genre humain que le triste sommeil de l'incrédulité; et, dans une alternative malheureuse, peut-être des âmes exaltées vaudraient-elle mieux encore que des cœurs avilis'.

1. /e'' sermon sur Vincrédulité [93], I, 320-325. — Notons aussi que, dans le Dictionnaire de Chaudon, l'article Fanatisme est emprunté purement et simplement à V Emile [3.50 A], 118-119.

Les auditeurs de l'abbé Boulogne ont dû croire ce jourlà que le Vicaire Savoyard notait pas un personnage fictif, et qu'il prêchait dans une chaire de Paris; et ce ne sera pas la seule lois, nous le verrons, que cette illusion pourra leur venir en écoutant l'abbé Boulogne. Devenu évêque sous la Restauration, prélat vigilant et bien guéri de Jean- Jacques, celui qu'on appellera dès lors M. de Boulogne pourra écrire un mandement contre son ancien maître, en l'associant à Voltaire; il pourra dénoncer u dans le citoyen de Genève un vil égoïsme, un dégoûtant mélange de feinte modestie et d'orgueil effréné », l'accabler d"épithètes méprisantes, et renvoyer ses œuvres aux « écoles de prostitution », — toutes ces violences prouveront peu' : elles prouveront seulement que M. de Boulogne avait mauvaise mémoire, et que l'état d'esprit du public chrétien avait changé depuis 89.

Mais ce n'est encore là, si l'on peut dire, qu'une influence négative. Rousseau n'aura pas travaillé seulement à discréditer la philosophie ennemie de l'Église : il apporte à l'Église une philosophie. A mesure que le siècle s'avance, le clergé commence à se rendre compte que, si la cause du christianisme paraît alors si précaire, c'est que « la cause de Dieu » l'est aussi, et que toute apologéti((ue chrétienne doit reposer plus fortement que jamais sur une métaphysique. C'est ici que le Vicaire Savoyard vient offrir un secours qu'aucun homme d'Église ne voudrait plus repousser. « La plus grande partie de la Profession de fui, avait dit Jean-Jacques à l'archevêque de Paris, la plus importante, la plus remplie de vérités neuves et frappantes, est destinée à combattre le moderne matérialisme, à établir l'existence de Dieu et la religion naturelle

1. Instruction pastorale sur V impression des mauvais livres [529], 9, 12-13, etc.

LES DISCIPLES INVOLONTAIHES. 11S7

avoc tonte la foi'cc dont l'autenr est capable. Oi* celle-là, ni vons ni vos prêtres n'en parlez point, parce qu'elle vous est Cort indillérente. et qu'au l'ond, la cause de Dieu ne vous tonclie guère, pourvu que celle du clergé soit en sûreté ' ». Ici .leau-.lacqnes nesl plus é(piitable : les prêtres parlent très volontiers de celte partie de la Profession; ils en i)arleiil, mieux encore, ils s'en stM'vent. J'ouvre le Cmnle de \nlmoal; la seconde estampe du i)remier volume est intitulée la ConU'inplation de la nature, avec cette légende : « si lliomme naquit raisonnable et sensible, la religion naquit avec lui ». L'estampe nous montre un jeune homme âge nouille sur une hauteur, au pied d'une roche ombreuse. Au-dessous de lui, la plaine s'étend : une rivière y coule, d(>s troupeaux y paissent; la fumée d'une chaumière monte dans les airs; au fond, sur les montagn(;s qui bornent l'horizon, le soleil se lève. Cette estampe pourrait suffire : l'écrivain qui l'a fait faire n'a pas oublié le lever de soleil sur la plaine du Pô. Le texte de l'abbé Gérard confirme, d'ailleurs, cette conjecture des yeux : c'est une variation un peu molle sur le thème rendu fameux par Jean-.Jacques ^. La métaphysique qu'il expose à son Valmont porte également avec elle son acte d'origine : « Ne parle donc plus, lui dit-d, de combinaison, de jets, de chance et de hasard : dans un nombre infini de jets, opposé à un nombre infini de rapports, où tout démontre l'intelligence et la raison, tu ne trouveras pas même un contre l'infini; et, après toutes ces combinaisons, tu seras forcé d'avouer qu'il est absurde de mettre de l'ordre et de la sagesse dans les effets du hasard. Ainsi, mon fils, l'univers est un livre ouvert à tous les hommes; et, si tous ne savent pas y lire l'existence d'un Etre suprême, tous au moins en trouvent malgré eux le sentiment dans leur cœur ' ». 11 est inutile de multiplier ou de prolonger les citations. Mais, après 1762,

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