Lamourelte, Philosophie de l'incrédulité
riiomme juste et bienfaisant, ils sont tolérants entre eux, parce qu'ils ont la charité et la foi. Je les chéris, je sais que je n'aurais pu vivre au milieu de ces hommes superbes et vains de leur fortune, qui ne voient dans la position où le sort les plaça que l'odieux pouvoir d'opprimer le faible et l'indigent.
Quand cet heureux curé annonça au prône qull préférait ses modestes paroissiens à l'opulent bénéfice qu'on lui proposait, ce fut dans l'église un attendrissement général. Tout le monde s'embrassa en silence. « Nous ne retrouvâmes la parole, que lorsque les larmes eurent diminué cette délicieuse oppression, jouissance réservée aux âmes honnêtes et sensibles. J'aurais désiré que cette scène ne se passât pas dans l'église, continue le curé; mais cjuoi de plus agréable aux yeux de l'Être qui nous a donné dessens.d'en voir faire un pareil usage!... Que je plains ceux dont l'âme ne s'est jamais ouverte à de semblables sent' ments; qui ne connaissent pas combien il est doux d'être aimé et de pouvoir se dire : j'ai fait le bien^ »! Est-ce assez « Vicaire Savoyard » ! Je me demande pourtant si la inèvc confession du curé de Bricfuebec ne l'est pas encore davantage : « J'ai été élevé dans des sabots ; on m'a fait prêtre par charité; parce qu'il s'est trouvé un ami, comme on n'en voit guère, pour me mettre un brevet à la main, faut-il que j'oublie ma chaumière et que je fasse l'insolent aux dépens des pauvres"? Je ne peux pas acheter une soutane, que je n'en fasse mourir de faim au moins cinquante - ».
Ce type du bon curé de campagne devient si éminemment apologétique, que les prédicateurs à la mode s'en emparent. Ils ne se contentent pas, comme l'abbé de Boismont, de vanter les curés de campagne dans un auditoire mondain, de célébrer devant des courtisans, et peutêtre des courtisanes, avec autant de pitié que d'admiration, « ce citoyen utile, qui n'a d'autre mérite que de vivre
1. Journal de Paris, du 21 juin 1777 [65], 1-2. . 2. Lettre de l'abbé Eustache à l'abbé Lemonnier L388], 59-60.
"212 ROUSSEAU ET LA RESTALHATION RELIGIEISE.
dans l'habitude d'un héroïsme ignoré », cet «^ liomme de Dieu », « simple comme les paysans, pauvre avec eux, parce que son nécessaire devient leur patrimoine ' » ; c'est au village qu'ils veulent célébrer le curé de village. Ces messieurs de Paris, qui prêchent devant le roi, trouveront un charme à exalter dans une église rustique la vertu de leurs humbles confrères : l'abbé Lécuy, docteur en Sorbonne, ira prêcher à Salency, labbé Hasard et labbé Fauchet à Suresnes. l'abbé Lemonnier et l'abbé de Vauxelles à Briquebec. Orateurs savants, ils essaieront, ce jour-là. de se faire une parole simple, attendrissante et sans apprêt; ils se savent bon gré de sentir si vivement la grandeur de ces vies modestes, de pouvoir « remplir des fonctions si consolantes », d' « éprouver en eux-mêmes l'amour du bien », et de savoir « louer des vertus simples et ignorées avec autant de })laisir que d'autres ont d'empressement à encenser les dignités ». '< Vertueux pasteurs, dit l'aljbé de Vauxelles aux curés qui l'écoutent à Canon, qu'en ce moment votre ministère me paraît doux, et vos fonctions dignes d'envie! C'est vous qui êtes les ouvriers préférés par le Père de famille ». Tandis que nous autres, continue-f-ii, prêtres mondains, nous vivons « loin du peuple et près des hommes corrompus, traînant notre dignité sacerdotale dans les capitales et dans les cours », vous vivez parmi des « hommes simples », qui ont des « mœurs 2 »! L'abiîé de Vauxelles a raison de dire : « en ce moment », car c'est un regret passager. Du moins, son enthousiasme prouve la force de la contagion. L'abbé Lemonnier, lui aussi, se laisse « un moment » tenter par le presbytère de village, et il s'y voit, avec complaisance u aussi heureux que vertueux ».
Si jamais j'étais curé, écrit-il, — ce qui pourrait bien arriver, car il m'en prend envie toutes les fois que je vois agir